D&P : les grandes questions posées par le scandale

Le rapport du comité d’enquête de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) sur les organisations non gouvernementales partenaires de l’organisme Développement et Paix (D&P) a été rendu public. Comme l’avait déjà annoncé le président de la CECC, Mgr James Weisgerber, l’organisme est lavé de tout soupçon en ce qui concerne les accusations que portait contre lui le site Internet lifesitenews.com.

Ce dernier affirmait que Développement et Paix, qui est étroitement lié à l’épiscopat canadien, finançait des organismes mexicains faisant la promotion de l’avortement. De telles allégations ont créé un véritable scandale dans plusieurs provinces anglophones. Lifesitenews voit ainsi son argumentaire réfuté par les enquêteurs de la CECC qui s’étaient rendus au Mexique en avril dernier devant l’ampleur du scandale.

Dans le rapport, la CECC affirme « que les allégations, les accusations et les dénonciations portées par les uns contre les autres n’apportent rien de positif dans notre Église et constituent un contre-témoignage de l’esprit évangélique qui doit animer les chrétiens. » Le message est clair, mais cela n’empêche pas non plus le rapport de tendre la main à lifesitenews et d’inviter le site à entrer en dialogue avec la CECC.

Entrevues
Dans le cadre de mon travail, j’ai pu réaliser deux entrevues en français au sujet du rapport. Vous pouvez pour l’instant les écouter en cliquant ici.

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Deux grandes questions à approfondir
Le scandale de D&P pose deux questions essentielles à l’ensemble de l’Église catholique au Canada. C’est d’ailleurs ce qui fait l’intérêt de cette histoire. Autrement, les médias auraient perdu leur temps à couvrir une querelle dont l’issue semblait évidente dès le retour au pays des enquêteurs de la CECC.

La première question concerne la confiance qu’accorde l’ensemble du clergé canadien à D&P. Dans les milieux catholiques, c’est bien connu : D&P a toujours eu à faire face à des réticences face à ses actions et à son mandat au sein même de l’Église catholique. Cet organisme fondé il y a plus de quarante ans a toujours eu à dos les catholiques plus conservateurs. N’empêche, on ne parle quand même pas d’une vive opposition. Donc, pourquoi les évêques ont-ils accordé autant d’attention à lifesitenews ? Doutaient-ils de leur propre organisme ? Ne sont-ils pas en train d’ouvrir la porte à toutes sortes d’allégations en provenance de n’importe quel groupe ?

Il faut rappeler que l’enquête est devenue une nécessité quand six diocèses, dont ceux de Toronto et de Vancouver, ont décidé de retenir l’argent des collectes de fonds destiné à D&P jusqu’à ce que les allégations soient clarifiées. L’organisme était ainsi privé d’un total de 2 millions $. Au sein du clergé, le doute est donc d’abord venu de certains évêques, surtout en Ontario.

La CECC et D&P assurent tous deux que le lien de confiance n’est pas brisé. Par contre, la confiance des catholiques canadiens envers l’organisme est belle et bien écorchée. Et cela n’est pas étranger à un phénomène en croissance depuis quelques années dans l’Église catholique au Canada : ceux qui sont « plus catholiques que le pape ». Autrement dit, les catholiques qui mènent des chasses aux sorcières, en s’appuyant sur les nouveaux moyens de communications et sur quelques riches donateurs. Au lieu de travailler à l’instauration d’un climat de confiance, on chercher plutôt à agir comme un chien de garde, s’en tenant à une forme stérile de rigorisme. Ce phénomène teinte d’abord la qualité des relations entre les catholiques du Canada.

Et cela fait le pont avec la deuxième question fondamentale que pose ce scandale.

Quel rapport l’Église entretient-elle au monde ? C’est l’un des grandes questions de Vatican II. Voici un exemple concret qui s’applique dans le cas de D&P : quand un projet vaut la peine d’être soutenu, doit-il être abandonné parce qu’un autre partenaire qui participe à ce même projet n’a pas la même vision de la morale sexuelle que l’Église ? Cette question est au coeur des rapports de l’Église catholique avec la modernité.

Comme le faisait remarquer l’éthicien Bernard Keating, l’Église catholique au Canada se comporte de plus en plus comme un lobby au lieu d’être l’acteur civique qu’elle a déjà été. Les enseignements sont caricaturés, transformés en slogan et concentrés sur quelques éléments clés de la morale catholique qui ont comme point commun le rejet d’une certaine forme de modernité. Cette tendance vers une Église-lobby, qui cherche à influencer la vie publique non pas en modifiant le monde de manière évangélique mais en se braquant sur ses positions et en les retenant comme seules vérités, inquiète tant dans les milieux catholiques que dans ceux qui y sont complètement étrangers. Plusieurs personnes ont l’impression de voir un déplacement idéologique du catholicisme vers une pratique plus conservatrice, ce qui soulève bien des questions dans une province comme le Québec.

Dès lors, à la lumière de ce phénomène, que dit le scandale de D&P du rapport entre l’Église catholique et la société canadienne ?

Les questions du rapport au monde et du climat de confiance et d’unité devraient logiquement être débattues au cours de la rencontre plénière de l’épiscopat canadien l’automne prochain. La remise du rapport n’est que la première étape. Les faits sont désormais relégués au passé, mais les questions demeurent. Il sera donc intéressant de voir comment ces questions seront traitées à travers l’Église au Canada d’ici la fin de l’année.