L’Église libanaise face à l’extrémisme (1/2)

L’Église libanaise face à l’extrémisme (1/2)

Mario Bard s’entretenait dernièrement avec le père Raymond Abdo, carme, provincial de sa communauté au Liban. Dans cette entrevue, il parle des défis que rencontrent l’Église libanaise et les chrétiens du Moyen-Orient, confrontés depuis plusieurs années à la montée d’une forme d’extrémisme musulman.

Mario Bard : Quel est le travail effectué par votre communauté ?

Raymond Abdo : Comme communauté religieuse qui existe au Liban depuis 1643, notre travail pastoral est multiforme. On s’occupe actuellement d’écoles : trois écoles normales, deux écoles professionnelles, ainsi que de plusieurs groupes de jeunes. Avec eux, on a un travail pastoral de plusieurs natures; on peut par exemple suggérer les Scouts, les groupes de prière, les groupes charismatiques, les Carmes laïcs (le tiers-ordre). Puis on a plusieurs centres de spiritualité, dont un centre quasi académique qui se trouve à Beyrouth, et qui donne des cours en théologie spirituelle aux laïcs ainsi qu’aux religieux et religieuses qui le souhaitent. Nous avons également deux maisons de retraite qui accueillent des groupes pour des retraites spirituelles silencieuses animées par des religieux carmes ou par des religieux d’autres congrégations, ou bien par des prêtres de paroisse.

Mario Bard : Dans une situation minoritaire, comment réussit-on à être fidèle à ses croyances ?

Raymond Abdo : Les chrétiens au Liban ont une caractéristique très particulière, comme je crois d’ailleurs les chrétiens qui se trouvent minoritaires dans la plupart des pays de l’Orient; mais au Liban en particulier je crois que nous avons un rôle très, très important. D’après mon expérience, notamment par les voyages que j’ai faits (et selon d’autres témoignages), les chrétiens du Liban ont une certaine liberté de s’exprimer, une certaine capacité de porter le passé et le présent vers l’avenir, et de témoigner de la présence du Christ dans leur vie, pour ainsi donner un sens d’espérance aux chrétiens du Moyen-Orient. Cette Église est tellement riche, est tellement capable d’être un moyen de communication et d’évangélisation pour les chrétiens du Moyen-Orient, que je peux la définir librement et tranquillement comme un signe d’espérance pour les autres.

Mario Bard : Qu’entendez-vous par « signe d’espérance » ?

Raymond Abdo : Cela veut dire que si nous continuons à être et à exister, les autres peuvent exister. Si nous ne continuons pas, les autres auront très peur et pourront disparaître aussi. Donc, le vrai défi, c’est de savoir continuer. Mais continuer en quoi? Continuer en étant authentiquement fidèles aux racines, à l’Évangile, fidèles à nos traditions, fidèles à notre patrimoine spirituel, qui commence avec l’ère patristique et continue avec l’ère des Maronites au 4e siècle. C’est une Église tellement ancienne et enracinée dans le pays. Minoritaire dans les statistiques, mais pas minoritaire par son influence et par sa capacité de représentation. Cette Église porte un message d’espérance aux chrétiens du Moyen-Orient et de l’Orient en général.

Le deuxième défi est cette fidélité à nos racines et cette capacité à s’ouvrir : pas de repli sur soi, s’ouvrir aux autres : aux chrétiens d’autres confessions ou d’autres rites, ou d’autres religions ou d’autres croyances comme, surtout [au Liban], l’Islam.

Les chrétiens du Liban ont cette capacité d’ouverture à l’Islam, de dialoguer avec l’Islam, de s’accepter entre les deux religions et, en même temps, d’être fidèles aux traditions évangéliques, ecclésiales et patrimoniales du christianisme qu’ils portent depuis longtemps. Ils portent ce message aux pays de l’Orient, là où les chrétiens sont presque vaincus par le désespoir. En même temps, ils portent ce message à l’Occident, qui a besoin de connaître cette réalité tellement riche et qui peut illuminer l’expérience de l’Occident qui commence à rencontrer une expérience différente, comme celle de l’Islam, au sein de sa société.

Mario Bard : Quels sont les instruments spirituels qui créent l’ouverture ?

Raymond Abdo : L’ouverture à l’autre, ça veut dire que l’autre mérite mon attention et mon respect. Cela demande une attitude très importante de connaissance de soi et de connaissance de l’autre. Mais surtout, cette connaissance doit se baser sur les racines évangéliques. Jésus-Christ, dans l’Évangile, est venu pour sauver tout le monde. Et si moi, je suis serviteur de Jésus-Christ, je connais ce que Jésus-Christ me demande pour sauver les autres, la première chose à faire c’est que je dois au départ être pur au-dedans de moi-même, abandonner tous mes préjugés, abandonner tous les sens de supériorité, ou bien les complexes de supériorité, abandonner toute l’impureté du cœur et de pensée, pour pouvoir accepter l’autre. Mais, attention, cela demande aussi une connaissance de l’autre. Donc, je crois que les chrétiens du Liban pourront donner à l’Occident et l’Orient cette expérience d’auto-connaissance, ainsi que de connaissance de l’Islam en profondeur. Cette connaissance rend le dialogue et l’ouverture toujours plus réalistes, toujours plus concrets et objectifs.
Parce qu’ici, il ne s’agit pas seulement de dire des jugements sans profondeur envers l’autre. Il s’agit de reconnaître que l’autre, tel qu’il est, est devant moi, et je suis envoyé par le Christ, et lui est envoyé par le Christ. Et nous devons, comme société qui croit en un seul Dieu, chercher les points communs qui nous unissent à l’Islam. Et ils sont très importants si nous regardons les aspects anthropologiques de l’Évangile qui nous enseigne que, humainement, on a beaucoup de facteurs communs avec l’humanité toute entière, mais surtout avec ceux qui croient en Dieu. Même si cette croyance peut contenir des éléments que nous ne pouvons pas accepter à première vue.

Par contre, l’important est de toujours voir que l’autre est un humain qui m’attend. Il attend de moi une vision évangélique semblable à la vision de Jésus, envers ses disciples, même si les disciples de Jésus l’ont renié. Jésus a aimé les disciples, il a aimé la femme adultère, il a aimé les juifs, il a aimé les païens, il a aimé tout le monde! Et moi, au moins, je dois faire comme le Christ. Aimer l’autre et l’accepter, surtout au moment où tout semble contraire.

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Mario Bard : Quel est l’héritage du Synode sur le Liban (1997), et quels sont vos attentes pour le Synode qui aura lieu l’an prochain, sur le Moyen-Orient ?

Raymond Abdo : Le Synode sur le Liban a touché toutes les problématiques de la vie de l’Église au Liban, surtout le thème du retour aux sources. Aux sources de notre vie évangélique, soit le patrimoine de la vie de l’Église libanaise et des Églises au Liban, parce qu’il y a une richesse des Églises : tous les rites, soit catholiques, soit orthodoxes, colorent notre société. Le Synode a aussi parlé de l’engagement sociopolitique de l’Église, de l’importance du témoignage pour la société libanaise.

Jean-Paul II, notre cher pape, a déclaré que le Liban est un message et pas seulement une patrie. Le Liban peut présenter une réalité tellement riche pour le monde entier, parce que, dans le monde entier, les chrétiens et les musulmans vivent ensemble, et ensemble ils donnent le témoignage des possibilités de faire quelque chose ensemble. Pas seulement de vivre l’un à côté de l’autre, mais ils réagissent l’un à côté de l’autre.

Concernant le prochain Synode pour le Moyen-Orient, je crois personnellement qu’il y a quelques points très importants qui seront traités. Ceux qui regardent l’intérieur de l’Église, la réalité des pasteurs de l’Église et de leur travail envers les fidèles, et surtout, dans cette partie, la formation du clergé et aussi (surtout), des laïcs. Il y aura ici un point très important qui sera traité dans la réalité de cette Église. Comment aider les chrétiens à se former et à pouvoir donner un témoignage de leur vie. Le deuxième point : affronter les grands problèmes de type socioculturel qui menacent les l’existence des chrétiens au Moyen-Orient et leur continuité. Il y a des chrétiens qui se font musulmans ou bien il y a des conversions forcées qui se répètent en Égypte, par exemple. Il y a des problèmes qu’affronte l’Église en Irak, des problèmes très graves, c’est une Église qui commence à disparaître. Mais il faut comprendre une chose : c’est que l’Église de l’Irak est l’Église la plus ancienne de l’histoire. Au moment où, à Ruah, il y avait une université [chrétienne] de mille élèves, aux 3e, 4e et 5e siècles, l’Occident n’était pas encore totalement évangélisé. C’est important !

Il faut penser que, cette Église, ce pays était complètement chrétien. Donc, il faut se demander pourquoi ce pays n’est plus chrétien maintenant, qu’il devient complètement musulman, et que les chrétiens n’ont plus ce sentiment de sécurité et cette capacité d’affronter le danger et de rester. Pourquoi ? »

(Deuxième partie à venir)