Le successeur du cardinal Turcotte, acte 1

Le successeur du cardinal Turcotte, acte 1

Le 26 juin 2011, le cardinal Jean-Claude Turcotte aura 75 ans. Il atteindra alors l’âge canonique de la retraite pour un évêque dans l’Église catholique, et il faudra lui trouver un successeur. La réflexion a déjà commencé, et les spéculations se concentrent présentement sur deux évêques présentement en poste à l’extérieur du Québec.

La question de la succession du cardinal Jean-Claude Turcotte, archevêque de Montréal, représente l’une des questions les plus importantes pour l’Église catholique au Québec au cours de la décennie qui s’amorce. Mgr Turcotte est archevêque de Montréal depuis 1990, et cardinal depuis 1994. Autrement dit, il y a longtemps que le diocèse de Montréal n’a pas connu de changement de chef.

Cette succession représente également l’un des premiers grands défis pour le nouveau nonce apostolique au Canada. Mgr Pedro López Quintana, nommé à ce poste le 10 décembre dernier, aura peu de temps pour se familiariser avec la vie de l’Église catholique au Canada et au Québec.

Car l’enjeu est de taille.

Vague de changements
Parmi tous les diocèses des grandes villes canadiennes, Montréal fait actuellement bande à part. Les récentes nominations à Vancouver, Toronto et Ottawa rejoignent celle de Québec, où la nomination du cardinal Marc Ouellet en 2002 a fait craindre à certains catholiques un retour vers une Église plus « romaine ».

Cette vague de changements atteindra son paroxysme au Québec au cours des deux ou trois années à venir. Pendant cette courte période, la moitié de l’épiscopat québécois prendra sa retraite et devra être remplacée. Ce faisant, c’est le visage des leaders les plus en vue de l’Église catholique au Québec qui changera. Quelle force prendra-t-il ? D’où viendront les nouveaux évêques ? Quel impact cela aura-t-il sur le leadership au sein de l’épiscopat québécois pour les décennies à venir ? Voilà les questions que devront se poser Rome, le nonce apostolique et l’Église canadienne d’ici quelques mois.

Montréal
Il n’est pas toujours de bon ton de parler du successeur d’un évêque encore en poste. Cependant, il y a déjà un bon moment que les spéculations vont bon train quant aux candidats potentiels, étant donnée l’importance stratégique de Montréal.

Pour l’instant, deux sources de haut niveau désirant garder l’anonymat confirment que les noms de Mgr Anthony Mancini et de Mgr Paul-André Durocher alimentent le plus les discussions. Ironiquement, ces deux hommes sont présentement à l’extérieur du Québec.

Mgr Anthony Mancini est actuellement archevêque d’Halifax, en Nouvelle-Écosse. Cet homme de 64 ans, né en Italie, connait bien Montréal puisqu’il y a passé une grande partie de sa vie. Ordonné dans la métropole en 1974, il y est par la suite devenu évêque auxiliaire en 1999. Ce n’est qu’en 2007 qu’il est parti pour Halifax.

La principale force de Mgr Mancini est d’abord de bien connaître Montréal. Les catholiques du diocèse apprécient d’ailleurs son sens pratique et son approche concrète des problèmes. Bien qu’il parle français, il le casse un peu par moments. Cette question linguistique pourrait d’ailleurs devenir délicate. Un article du journal Le Devoir soulignait d’ailleurs récemment qu’en matière de français, le diocèse de Montréal n’est pas exempt de tensions. Or, Mgr Mancini n’est pas Canadien français, contrairement à tous les évêques de l’histoire de Montréal, ce qui pourrait nuire à sa candidature.

Mgr Paul-André Durocher est présentement évêque du diocèse ontarien d’Alexandria-Cornwall. La gestion de ce diocèse bilingue pourrait lui être utile s’il devait un jour se retrouver à Montréal. À 55 ans, il est l’étoile montante de l’épiscopat canadien. Il pourrait d’ailleurs devenir président de la conférence épiscopale dans quatre ans, puisque le poste administratif qu’il occupe présentement à la Conférence des évêques catholiques du Canada mène traditionnellement au poste de président.

Mgr Durocher maîtrise le français et l’anglais, mais a l’avantage d’être Canadien français. Il est fort apprécié dans son diocèse, dans la communauté à Cornwall, et a un don naturel pour parler aux médias. Son âge pourrait éventuellement jouer contre lui, puisqu’une éventuelle installation à Montréal à un si jeune âge ferait en sorte que la métropole n’aura connu que deux évêques en 40 ans.

Point commun
Ironiquement, Mgr Anthony Mancini et Mgr Paul-André Durocher partagent un bien curieux point commun : ils sont tous deux aux prises avec la gestion de scandales sexuels auxquels il n’ont pas pris part. Cependant, ils ont en ce moment la lourde tâche de régler les problèmes passés.

À son arrivée à Cornwall en 2002, Mgr Durocher a été conspué par des protestataires qui souhaitaient régler leurs comptes avec l’Église catholique. Au cours des décennies 60, 70 et 80, plusieurs cas d’abus sexuels ont entaché la réputation du diocèse de Cornwall. Le juge Normand Glaude a rendu publiques le 15 décembre 2009 les conclusions de la commission d’enquête qu’il présidait depuis quatre ans et demi pour faire la lumière sur des allégations d’agressions sexuelles par des pédophiles dans les années 60, 70 et 80 à Cornwall.

L’Église catholique était au cœur de plusieurs allégations et plusieurs de ses prêtres ont été accusés. Sans surprise, elle a été durement critiquée.« Nous savons que, de fait, il y a eu un certain nombre d’occasions affligeantes où des personnes en position d’autorité, dont des prêtres, ont abusé sexuellement de jeunes gens. A l’égard de ces abus, je répète ce que j’ai dit à plusieurs reprises : je suis réellement et profondément attristé de la douleur qui a été subie par certains de nos concitoyens et concitoyennes et leurs familles. De la part du diocèse catholique que je dirige, je veux vous présenter mes excuses pour la souffrance et l’affront causé par ceux qui jouissaient d’un poste de confiance et d’autorité et qui vous ont ravi votre innocence. Cela n’aurait jamais dû se produire, un point, c’est tout », a alors déclaré Mgr Durocher.

Pendant ce temps, à l’est du Québec, Mgr Anthony Mancini est aux prises avec deux cas bien médiatisés de crimes à caractère sexuel. Le premier cas concerne le diocèse d’Antigonish, qu’il a dû administrer pendant un certain temps suite à la démission de Mgr Raymond Lahey, accusé de possession et d’importation de pornographie juvénile. Présumé innocent jusqu’à preuve du contraire, son arrestation a provoqué une crise de confiance envers l’Église partout en Nouvelle-Écosse. Il venait tout juste de conclure une entente hors cour de 13 millions $ pour dédommager plusieurs dizaines de victimes d’abus sexuels dans le diocèse d’Antigonish.

Un successeur a été trouvé à Mgr Lahey, mais la courte période administrative de Mgr Mancini fut suffisamment longue pour attirer sur lui le regard des médias.

Le deuxième cas vient tout juste de survenir. Linda Deschamp, citoyenne d’Halifax, a intenté juste avant Noël une poursuite contre le diocèse de Yarmouth et l’archevêque d’Halifax, Mgr Anthony Mancini (le diocèse de Yarmouth est administré par l’archevêque d’Halifax).

Les faits reprochés par Linda Deschamp remontent aux années 70, quand elle avait 12 ans. Le curé de sa paroisse dans la région de Shelburne, Raoul Deveau, décédé en 1982, l’a engagée pour effectuer des tâches ménagères en échange de nourriture, de vêtements et d’un peu d’argent pour sa famille démunie. Après un certain temps, il aurait exigé des faveurs sexuelles en menaçant de lui couper les vivres.

Mgr Mancini doit faire face à la justice en tant qu’évêque d’Halifax, puisque la poursuite allègue que ses prédécesseurs auraient consciemment choisi de ne pas sévir à l’endroit de Raoul Deveau.

Pour l’instant, il choisit de ne pas commenter ces cas qui sont encore devant les tribunaux.

Acte 2
Lorsque vient le temps de choisir un nouvel évêque, un processus consultatif est toujours mis en branle. Cependant, la décision finale revient au pape, conseillé en grande partie par son nonce.

Il y a fort à parier que certaines figures au sein du diocèse de Montréal émergeront progressivement pour devenir elles aussi des candidats crédibles au cours des mois à venir.