Ignorance 1, patrimoine 0

Ignorance 1, patrimoine 0

La saga de la façade de l’église du Patro Saint-Vincent-de-Paul est terminée. Avec la démolition des derniers vestiges dans la dernière semaine de février, Québec vient de perdre un autre bâtiment phare de son patrimoine bâti. Car au-delà du sentimentalisme et des vieilles pierres, l’affaire de la destruction illégale du patro se sera surtout soldée par un cinglant constat d’échec à l’égard des mécanismes de protection du patrimoine au Québec.

Pendant près de cinq ans, le débat sur la préservation de cette façade a été au cœur de l’actualité de la Vieille Capitale.

Le promoteur Jacques Robitaille, propriétaire du terrain, n’a jamais caché ses intentions : raser le patro pour y construire un nouvel hôtel. La démolition progressive de l’édifice, au croisement des artères les plus achalandées de la ville de Québec, enfreignait le règlement. Cela lui a bien valu quelques amendes, mais il n’aura finalement pas à les payer.

Ignorance
Le véritable débat sur la façade de Saint-Vincent-de-Paul dépasse les considérations historiques et stylistiques. Force est de constater que la prise de position du Ministère ne s’est jamais basée sur une analyse de la valeur du bâtiment (historique, culturelle, matérielle, économique et potentiel de recyclage) mais plutôt sur une réponse émotive aux évènements et surtout sur la nécessité de sauver la crédibilité de ses règlements en matière de préservation du patrimoine face à une opinion publique sceptique. Pari perdu.

Même après cette saga, on ne sait toujours presque rien sur la nature de l’édifice disparu. Idem pour la flamboyante chapelle du monastère des Franciscaines sur Grande-Allée détruite l’été dernier dans l’indifférence, scénario qui se reproduira avec le couvent Saint-Dominique, acquis par le Musée national des Beaux-Arts de Québec.

Dans ce brouillard, le ministère a peu de moyens de prendre des décisions réfléchies pour faire contrepoids aux projections économiques des promoteurs puisqu’il ne possède pas les faits sur le parc immobilier qu’il doit surveiller.

Le débat public est donc demeuré une question de sentiments instinctifs.

D’ailleurs, la publication récente des propos iconoclastes de l’architecte Henri Thibault ayant travaillé comme dessinateur lors de la reconstruction du patro après l’incendie de 1949 a bien illustré cette inculture collective en étalant sur la place publique son ignorance de l’histoire du monument en attribuant à son maître de l’époque des structures plutôt conçues en 1895 par l’architecte François-Xavier Berlinguet.

À l’opposé, l’architecte François Dufaux, collaborateur à la Chaire de recherche en Patrimoine religieux du Canada, expliquait récemment que lors de l’évaluation des options face à l’avenir de l’ancien Patro, ni le promoteur, ni l’architecte du projet, ni les instances gouvernementales n’ont remarqué un élément primordial, à savoir que cet ancien collège et pensionnat possédait un aménagement intérieur similaire à un hôtel en plus d’offrir de vastes espaces communs adaptés à la tenue de réceptions et de congrès.

Vide documentaire
Malheureusement, ce potentiel de recyclage qui aurait pu préserver le cachet de la Côte d’Abraham (située dans l’arrondissement historique reconnu comme patrimoine mondial par l’UNESCO en 1985) n’a pas été évalué, en partie par faute de documentation permettant de bien saisir les qualités de l’édifice.

À part quelques exceptions issues de l’acharnement de certains propriétaires et professionnels, il est impossible actuellement de qualifier notre patrimoine, d’en connaître la valeur et surtout la manière dont il s’est développé et pourra continuer à le faire. Sans informations, bien difficile d’envisager des recyclages, des consolidations de fonctions et de leur trouver une pertinence dans une ville en perpétuelle mutation.

Caractère unique
La situation du patrimoine religieux au Québec est d’autant plus inquiétante qu’il s’agit de la seule grande architecture qui a fleuri sur notre territoire et qu’il est mis en danger par la fermeture des paroisses et instituts religieux qui laissent ces monuments en déshérence et victimes des caprices du monde de l’immobilier. Quant aux monuments classés, très peu ont fait l’objet de relevés architecturaux sérieux permettant de les étudier ou de les reconstituer en cas de désastre.

Bref, le cas de Saint-Vincent-de-Paul semble typique d’une tendance lourde au sein du Québec du 21e siècle : un rejet massif du passé vu comme obstacle au progrès, une obsession maladive du présent considéré comme seul espace de réalisation collective et personnelle et une angoisse face à un avenir qu’on ne sait trop comment envisager.