Abus sexuels : l’Église canadienne happée par le tsunami

Abus sexuels : l’Église canadienne happée par le tsunami

L’Église catholique canadienne semblait jusqu’à présent avoir été épargnée par la vague de révélations sur des cas d’abus sexuels. Mais le réveil fut brutal en ce 9 avril.

Le journal le plus crédible au pays, le Globe and Mail, a publié vendredi matin une lettre qui révèle que l’Église canadienne et le Vatican savaient dès 1993 que le prêtre ontarien Bernard Prince faisait face à de graves allégations d’abus sexuels sur des mineurs.

Le journal indique que l’Église aurait agi de manière à étouffer l’affaire.L’ex-prêtre Bernard Prince purge aujourd’hui une peine de quatre ans de prison pour des agressions sexuelles sur 13 enfants. Les accusations contre lui ont été déposées en 2006. Mais auparavant, Bernard Prince avait connu une longue carrière au Vatican, où il a été secrétaire général de l’Oeuvre pontificale de la propagation de la foi entre 1991 et 2004.

Que dit la lettre ?
La lettre de quatre pages est datée du 10 février 1993. Signée de la main de l’ancien évêque du diocèse de Pembroke, en Ontario, elle a été envoyée par télécopieur au nonce apostolique à Ottawa, Mgr Carlo Curis.

Dans cette lettre, l’évêque de Pembroke, Mgr Joseph Windle, confie au nonce sa préoccupation pour la réputation de l’Église et du Saint-Siège.

Essentiellement, l’objectif de sa lettre est le suivant : pour éviter qu’un scandale n’éclate au grand jour, il s’oppose ainsi à ce que Bernard Prince puisse obtenir une promotion au sein de l’Église, ce qui exposerait cette dernière aux critiques extérieures.

Dès le début de la lettre, Mgr Windle écrit :

« […] I must inform Your Excellency that I am adamantly opposed to Fr. Prince receiving any Papal Honour or ever being promoted to the Episcopate. The consequences of such an action would be disastrous, not only for the Canadian Church but for the Holy See as well […] »

Il réitère ce même appel à la toute fin de sa lettre :

« However, as previously mentioned, a promotion of any kind would indicate to the victim that he is being further victimized and hence we could anticipate that a charge would be laid and a public trial would follow. This has been the pattern which has been followed in recent events of a similar nature and it is a situation wich we wish to avoid at all costs. »

Ainsi, l’ancien évêque de Pembroke semble davantage préoccupé par la préservation de la réputation de l’Église que le bien-être des victimes. Mgr Windle redoutait surtout que la principale victime porte plainte.

« The victim assured Monsignor Barry [le vicaire général du diocèse de Pembroke] that he would not lay any charges (although his counsellor strongly advised him to do so), unless he learned that Fr. Prince was victimizing other individuals and that appropriate steps were not being taken by his superiors to obviate this possibility though counselling and supervision. »

Mgr Windle poursuit ensuite en indiquant que les cas d’abus perpétrés par Bernard Prince sont plus répandus qu’initialement anticipé.

« However, the knowledge and extent of Fr. Prince’s previous activity is now much more widespread among both the laity and the clergy [ce qui incluait plusieurs évêques] than previously existed. Hence, were he to be honoured in any way it could easily trigger a reaction among the victim(s), or others who are aware of his previous conduct, and this would prove extremely embarrassing both to the Holy See and to the Diocese of Pembroke, not to mention the possibility of criminal charges being laid and a civil lawsuit ensuing. »

Plus loin, l’évêque souligne l’intérêt dans ce cas d’avoir affaire à des descendants de polonais.

« One redeeming factor is that it would appear that the victims involded are of Polish descent and their respect for the priesthood and the Chruch has made them refrain from making these allegations public or laying a criminal charge against a priest. »

Enfin, le dernier élément troublant à souligner dans cette lettre concerne les noms mentionnés par Mgr Joseph Windle. Selon lui, les allégations à l’endroit de Bernard Prince étaient largement connues au sein de l’épiscopat ontarien.

« All of the bishops of Ontario who are aware of this situation (and there are several) would most certainly agree with my assessment in this regard. They include: Archbishop [Aloysius] Ambrozic [Toronto], Archbishop [Francis] Spence [Kingston], Archbishop [Joseph] Wilhelm [Kingston], Archbishop [Marcel] Gervais [Ottawa], Bishop [John] O’Mara [Thunder Bay], and Bishop [Anthony] Tonnos [Hamilton] since each of them was involved directly or indirectly with Fr. Prince. »

Reste à voir ce qu’il entend exactement par « directly or indirectly », même si une telle précision importe peu sur l’enjeu du débat en 2010. La plupart de ces hommes ont été en poste jusqu’à tout récemment.

Cette lettre a été présentée dans le cadre d’un procès qui a actuellement lieu en Ontario et qui met en cause Bernard Prince, aujourd’hui âgé de 75 ans.

Du nouveau dans le cas Lahey
Par ailleurs, il y a de nouvelles informations dans le cas de Raymond Lahey. L’ex-évêque d’Antigonish, qui aura son procès en 2011 pour répondre à des accusations de possession et d’importation de pornographie juvénile, se voit maintenant accusé d’abus sexuel dans une poursuite au civil. Les faits reprochés se seraient produits à Terre-Neuve dans les années 80. Ce dernier aurait fait des attouchements à un jeune garçon d’environ 10 ans alors qu’il était à l’orphelinat Mount Cashel. Cet établissement est tristement célèbre pour les nombreux cas d’abus qui y ont eu lieu.

Le plaignant, Todd Boland, affirme avoir eu une vie difficile par la suite. Il est désormais âgé de 37 ans et purge une peine d’emprisonnement au Nouveau-Brunswick. Il avance que l’Église était au courant de la situation, ou qu’elle aurait dû l’être. Cependant, aucune des allégations de Todd Boland n’a encore été démontrée devant un tribunal.

Anciennement en Nouvelle-Écosse, Mgr Lahey y avait piloté une entente conclue l’été dernier selon laquelle le diocèse d’Antigonish s’engageait à payer des dédommagements de 15 millions $ à plusieurs dizaines de victimes d’abus sexuels.

Du nouveau depuis novembre
Les médias canadiens ont peu parlé cette semaine de l’ancien évêque d’Edmundston, au Nouveau-Brunswick. Il s’agit en fait d’une poursuite civile contre le prêtre Bernard Cloutier qui aurait fait cinq victimes. Mais cette poursuite met en cause l’attitude de Mgr Gérard Dionne, qui était évêque auxiliaire du diocèse de Sault Ste. Marie à l’époque des faits reprochés, c’est-à-dire dans les années 70 et 80. Elle avance que celui-ci aurait cherché à étouffer l’affaire.

Mgr Gérard Dionne et le diocèse de Sault Ste. Marie font donc présentement face à une poursuite de 3 millions $ devant la Cour supérieure de l’Ontario relativement à cette affaire.

La poursuite criminelle dans le cas de Bernard Cloutier n’est pas nouvelle. Elle s’est conclue en novembre dernier. Cependant, c’est la divulgation des reproches adressés à Mgr Gérard Dionne par le juge ontarien Paul Kane qui apporte quelques éléments nouveaux.

Dans son jugement, le juge Kane reproche à Mgr Dionne d’être intervenu pour étouffer l’affaire avant que des accusations au criminel ne soient portées contre le prêtre Cloutier.

Le juge est d’avis que « Mgr Dionne et le prêtre Cloutier ont usé de leur autorité religieuse auprès de parents dévoués et d’un policier très catholique pour neutraliser une enquête de la Couronne. »

Cependant, aucune accusation criminelle n’a été portée contre Mgr Dionne. Celui-ci a d’ailleurs expliqué à Radio-Canada qu’il n’a jamais comploté dans cette affaire et qu’il l’a gérée comme n’importe quel évêque l’aurait fait à l’époque.