Abus sexuels : l’archevêque de Toronto révise (encore) les procédures

Abus sexuels : l’archevêque de Toronto révise (encore) les procédures

L’archevêque de Toronto, Mgr Thomas Collins, a annoncé en fin de semaine une troisième révision de la procédure diocésaine en matière d’abus sexuels. La version originale remonte à 1989. Elle avait déjà été révisée en 1991 et en 2003. Mais cette fois, la révision sera faite par une équipe de laïcs.

Depuis la fin de semaine dernière, les internautes peuvent voir sur le site de l’archidiocèse de Toronto une vidéo de Mgr Collins. Produite par l’équipe de Télévision Sel et Lumière, la vidéo présente simplement l’évêque lisant son texte mot pour mot sur un téléscripteur pendant sept minutes (!), avec pour seul décor une statue du Bon Pasteur à l’arrière-plan et une ambiance doucereuse composée de lumières tamisées. Mgr Collins lit son texte avec une voix douce sur fond de musique apaisante.

Datée du 17 avril, la lettre est disponible sur le site du diocèse de Toronto en anglais, en français, en chinois, en espagnol, en portugais, en italien, en lituanien et en polonais.

« Depuis quelques semaines, on dirait qu’il ne se passe pas une journée sans qu’on entende parler de prêtres catholiques qui ont agressé des personnes confiées à leurs soins, ou de leurs supérieurs qui n’ont pas su réagir », lance Mgr Collins dès ses premières lignes.

L’évêque de Toronto rappelle ensuite le message qu’il avait livré aux prêtres il y a quelques semaines à l’occasion de la messe chrismale :« Nous devons tous tirer les leçons de nos erreurs, et cela vaut notamment des évêques qui ont parfois manqué à la responsabilité qu’ils ont d’agir de manière efficace. »

Dans sa lettre de deux pages, l’évêque réitère son appui au pape Benoît XVI, lui-même visé par des allégations de couverture de prêtres pédophiles depuis quelques semaines. Mgr Collins le présente comme l’artisan de la réforme de l’approche de l’Église catholique envers les cas d’abus sexuels.

Mais les éléments factuels ne sont amenés que dans la seconde partie de la lettre.

« Je vais […] demander à un groupe de laïcs qualifiés, reconnus pour leur expérience auprès des jeunes, en psychologie, en droit et en éthique, d’examiner attentivement ce que pourraient nous apprendre d’autres groupes et de formuler, d’ici le 31 juillet 2010, des recommandations visant à rendre notre procédure encore plus efficace », annonce Mgr Collins.

Enfin, il indique que ce n’est qu’une fois que cette troisième révision de la procédure diocésaine sera faite que les prêtres et les personnes engagées en pastorale dans le diocèse de Toronto réfléchiront sur « la meilleure façon […] de réagir au problème de l’abus sexuel dans l’Église et dans la société ».

De l’audace
Mgr Thomas Collins effectue ici une opération de relations publiques  intéressante. En s’adressant directement au téléspectateur et en reconnaissant le problème des abus sexuels dans l’Église, il ne se place pas en victime, mais plutôt en leader.

Mgr Collins fait partie de ces « jeunes » évêques canadiens qui incarnent en partie l’avenir de l’Église catholique au pays. Par ailleurs, maintenant que le cardinal Aloysius Ambrozic de Toronto, qui a fêté ses 80 ans il n’y a pas longtemps, ne peut plus voter en cas de conclave, il n’est pas impossible qu’un consistoire crée un nouveau cardinal canadien en la personne de Mgr Collins. À ce titre, il deviendrait en quelque sorte le cardinal du « Canada anglais ». Le fait qu’il puisse montrer à la fois une aisance à se retrouver à la une de l’actualité et qu’il le fasse sur un ton pastoral sans pour autant être complaisant sont de bons indicateurs d’un leadership de sa part au sein de l’Église canadienne.

De l’action
Fait à noter, l’évêque de Toronto commence par demander une révision de la procédure diocésaine en cas d’allégation d’inconduite AVANT d’entamer un processus de réflexion élargi. L’Église offre davantage la logique inverse : une longue réflexion précède souvent une décision.

Par ailleurs, l’évêque fait appel à des « laïcs qualifiés » pour  diriger le processus, et est ouvert aux idées venant « d’autres groupes ». Il s’agit de signes d’ouverture.

Du silence
L’observateur ne peut cependant s’empêcher de remarquer certains éléments absents de son discours.

Le diocèse de Toronto n’est pas entièrement à l’abri des cas d’abus sexuels, mais il n’a certes pas été celui le plus en cause en Ontario. Cependant, il y a quelques semaines, le Globe and Mail publiait une lettre de l’évêque de Pembroke datant de 1993 dans laquelle l’évêque de Toronto était nommé, parmi d’autres évêques, comme faisant partie d’un cercle restreints d’individus parfaitement au courant d’allégations d’abus sexuels au sein de l’Église. Mgr Collins n’y fait aucune allusion.

La section annonçant les mesures qui seront prises dans les mois à venir conserve également une dose d’incertitude. Par exemple, quelle sera l’importance accordée aux recommandations qui seront émises par les « laïcs qualifiés » ?

Pourquoi l’évêque affirme dans sa lettre, en parlant de la procédure diocésaine qui sera révisée, qu’il « faut de nouveau la revoir » alors que, paradoxalement, la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) affirme depuis plusieurs semaines qu’elle n’a pas l’intention de retoucher à son document phare en la matière, De la souffrance à l’espérance (1992) ?

Il y a dans ce « mais il faut la revoir » un sentiment d’urgence qui n’est pas partagé pour l’instant par les évêques canadiens. Cela dit, il importe de souligner que la CECC a elle-même mandaté un groupe de travail il y a quelques années pour réviser le document (2003-2005) et que des orientations ont été émises à l’intention des diocèses canadiens en 2007 pour les aider à réviser leurs protocoles de prévention.

En revanche, la CECC n’a aucun pouvoir coercitif sur les diocèses canadiens : ces derniers sont libres de suivre ou non les recommandations de la conférence épiscopale.