Ces craintes qui motivent les enjeux

Ces craintes qui motivent les enjeux

Le juge Gérard Dugré a pris son temps. Sa décision était attendue avant la fin de l’année 2009. Il aura finalement fallu attendre le 18 juin pour connaître le résultat d’une longue réflexion sur le droit de donner le cours Éthique et culture religieuse dans une perspective catholique.

Pourtant, la décision semblait « imminente » en décembre dernier. Farniente ? Sûrement pas, si on regarde ce qui s’est passé il y a quelques mois…

L’école « endoctrine » nos jeunes, lançait au début du mois de décembre Joëlle Quérin, la sociologue qui a piloté une étude de l’Institut de recherche sur le Québec. Cette étude a fait grand bruit, et a surtout permis de réaffirmer que le cours Éthique et culture religieuse pouvait devenir un terrain d’affrontement identitaire, tant pour la politique que pour la religion.

Cela aurait-il motivé le juge Dugré à revoir son approche ?

Au début de l’année 2010, deux manifestes ont retenu l’attention pour leur approche opposée de la laïcité. Il y a d’abord eu le Manifeste pour un Québec pluraliste qui s’inquiétait d’une vision rigide de la laïcité. « Les critiques du pluralisme l’accusent souvent de rompre avec la trajectoire historique du Québec. Mais ce sont plutôt les tenants d’une laïcité stricte et d’un nationalisme identitaire conservateur qui choisissent la voie de la rupture », martelait le texte.

En réponse à ce manifeste, les « Intellectuels pour la laïcité » publiaient peu de temps après « Pour un Québec laïque et pluraliste », dans lequel ils pourfendaient la « laïcité ouverte ». « Pour qu’une société soit authentiquement pluraliste, c’est-à-dire respectueuse de la liberté de conscience, il est nécessaire que l’État et ses institutions s’obligent à une totale neutralité à l’égard des croyances religieuses et de l’incroyance. Cette neutralité signifie que l’État reconnaît et respecte la liberté de tous les citoyens d’adopter et de propager leurs convictions dans la mesure où cet exercice s’accomplit à l’intérieur des limites des lois de l’État », avançaient notamment les signataires.

Le recours à la loi
Le recours à la loi est de plus en plus tentant pour régler les questions inhérentes à la laïcité et à la religion dans l’espace public. L’école, le voile ou le crucifix risquent à tout moment d’être visés par une loi qui fixerait les paramètres de leur présence publique.

Dans un tel contexte, peu importe le camp, chacun revendique la reconnaissance ou la sanction juridique de ce qu’il juge être meilleur pour la société. Une telle attitude est d’ailleurs souvent le propre d’une démocratie en crise : le recours compulsif au droit, qui vise à trancher tout débat de fond de manière normative, et qui diminue l’importance des autres approches.

Le gouvernement du Québec, le ministère de l’Éducation en tête, a péché sur deux fronts à la fois. D’une part, son attitude trop conciliante envers certaines écoles juives a exaspéré une partie de la population québécoise. D’autre part, l’implantation du cours Éthique et culture religieuse a été plus difficile que prévue et, dans ce dossier, l’intransigeance du ministère a irrité plusieurs groupes, de parents ou non, confessionnels ou non.

Loyola
En termes de contenu, l’École secondaire Loyola était en avance sur le ministère. Elle donnait un cours semblable au cours ECR depuis un certain temps déjà. Elle a entrepris des démarches pour pouvoir continuer de donner son cours avant l’entrée en vigueur du cours ECR à l’automne 2008. Elle a dû porter sa cause devant les tribunaux pour avoir gain de cause.

Le juge Dugré reproche l’attitude du ministère de l’Éducation et de la ministre Michelle Courchesne, qui a refusé que le cours soit donné à Loyola dans une perspective catholique. Il juge également que le ministère a mal interprété la notion d’équivalence et que les cours offerts par Loyola sont effectivement équivalents au cours ECR. Enfin, il confirme que la possibilité pour une institution d’enseignement privée de donner un cours selon sa perspective de foi est garantie par l’article 3 de la Charte des droits et libertés de la personne.

En bref, il rappelle qu’une école catholique a le droit d’enseigner un cours traitant de religion… dans une perspective catholique. Ce qui semblait évident pour les parents, pour l’école et maintenant pour le juge ne l’est pas aux yeux du ministère, qui songe à faire appel de cette décision.

Le hic dans cette décision, c’est que la répercussion éventuelle de la décision inquiète davantage que le résultat concret du jugement. En effet, qui s’inquiète d’une poignée d’élèves qui reçoit un cours ECR dans une perspective catholique ? Par contre, par extrapolation, il devient, aux yeux de plusieurs partisans d’une laïcisation complète de l’éducation, beaucoup plus inquiétant d’imaginer les pires extrémistes s’infiltrer dans cette faille pour revendiquer le droit « d’endoctriner » leurs enfants en réclamant à leur tour la possibilité de le faire selon leur perspective.

C’est en partie cette crainte qui poussera le gouvernement à en appeler du jugement.

En contrepartie, tout un pan de croyants se réjouit de ce qu’on considère désormais être une « faille » dans le système laïcisant du cours ECR. Mais pour plusieurs d’entre eux, l’appréhension des éventuelles répercussions négatives sur la place de la religion dans l’espace public dépasse le dégoût de voir le ministère de l’Éducation imposer une approche « neutre » à l’enseignement d’un tel cours.

Cela fait beaucoup d’appréhensions. De part et d’autre. La peur de voir les « extrémistes religieux » s’infiltrer dans l’éducation versus la peur de voir des « anticléricaux laïcs » purger l’espace public des religions.

Rationnel ou irrationnel ? Pourquoi s’en faire, la Cour suprême va nous le dire, non ?