Le stade de tous les dangers

Le stade de tous les dangers

Avec la diffusion de l’émission Enquête par Radio-Canada d’un reportage au sujet des abus sexuels au Collège Notre-Dame à Montréal mettant en cause les pères de Sainte-Croix – la communauté même à laquelle appartenait le frère André – les catholiques de la province ont eu peur que cela porte ombrage à la canonisation du frère.

Or, ils avaient tort de croire que cet événement pouvait réellement entacher à la canonisation du portier de ce collège. Si ombre il y a, elle viendra de l’Église elle-même, la semaine prochaine.

Le Stade olympique. Les symboles affluent, à commencer par les jours de gloire passés de la ville de Montréal, qui accueillait il y a un tiers de siècle les Jeux olympiques. Le stade olympique, c’est avant tout, pour les catholiques du Québec, le voyage de Jean-Paul II en 1984, voyage tellement marquant qu’il a fait oublier à de nombreuses personnes que le pape polonais est venu à plusieurs reprises en terre canadienne. Le stade olympique, c’est Céline Dion et sa Colombe, le moment mythique de la révélation au monde entier d’une star qui, par ses origines modestes, allait faire la fierté de la province. Le stade, c’est le récipient culturel, ce bassin de mémoire dans lequel l’Oratoire Saint-Joseph et l’Église catholique canadienne ont choisi de plonger pour organiser la fête « locale » du premier saint masculin né au pays le 30 octobre prochain.

Mine de rien, le risque est grand.

Pour l’instant, l’Église peut se vanter d’avoir réussi un coup fumant avec la vente des billets. Plus de 40 000 ont déjà trouvé preneur. Tous les projecteurs médiatiques devraient être braqués sur le stade samedi prochain.

Mais que verront-ils ?

Le défi est d’abord grand en matière linguistique. Lorsque l’Église canadienne organise un événement auquel elle convie des catholiques de tout le pays, elle veut naturellement que celui-ci fasse place aux deux langues officielles. Mais pour certains Québécois, le frère André demeure le seul symbole identitaire catholique encore fort pour l’ensemble de la population. Un catholique rassembleur : voilà qui est plutôt rare aujourd’hui au pays. Or, souvenons-nous des articles et des commentaires parus dans le journal Le Devoir il y a quelques mois (décembre 2009) au sujet du bilinguisme au diocèse de Montréal.

Alors que la chose religieuse échappe à plusieurs journalistes du Québec, le risque de voir l’événement détourner en querelle linguistique sur la présence du français et de l’anglais est réel, et les organisateurs doivent en tenir compte. Un peu comme les Jeux de Vancouver. Une querelle olympique dans un stade olympique : il y a de quoi exciter une salle de rédaction.

Ce qui nous amène à la réalisation de l’événement comme tel. Sera-t-il réussi ? Surtout, sera-t-il de bon goût ? Sera-t-il le témoignage que la foi est encore pertinente au Québec ? Les organisateurs en sont conscients et font tout pour que l’événement soit un succès. Mais il faudra plus qu’une ancienne vedette de la chanson québécoise pour soudainement décupler la pertinence populaire de l’événement…

Ce qui est en cause, c’est vraiment la manière de parler de l’Église cette journée-là. Soit elle se parle à elle-même, comme elle a parfois la fâcheuse habitude de le faire, en prétextant que c’est « sa » fête et qu’elle est tout à fait justifiée de le faire, soit elle profite de l’événement pour renouveler un dialogue franc et frontal avec le Québec.

Or voilà qu’il y a quelques semaines, c’est un reportage préparé par la télévision d’État qui causait l’agitation. On pourra toujours questionner la pertinence pour Radio-Canada de l’avoir diffusé à ce moment, alors qu’il y a peu de nouveautés dans ce dossier et que l’arrivée prochaine de la canonisation soulevait la question de savoir s’il s’agissait d’un calcul tordu et machiavélique, comme s’en sont plaints plusieurs catholiques.

Mais maintenant, l’Église et les catholiques du Québec ont tout à gagner à se concentrer sur la réussite de la journée du 30 octobre au stade. Car face à la portée symbolique du lieu, du personnage et de sa canonisation, il serait déplorable que l’événement soit un échec, ou même un demi-succès.

Au pire, le stade deviendrait alors le symbole de l’impertinence de l’Église, que certains observateurs assimileraient à l’impertinence de l’Évangile pour le Québec moderne. Au mieux, on dira que l’événement n’avait rien à voir avec le succès du passage du pape en 1984, et que l’Église a eu le mauvais réflexe de chercher à imiter l’un des rares modèles de fête grandiose de son histoire récente.

À côté de ce stade de tous les défis, le reportage d’Enquête, c’est de la petite bière. Si l’Église échoue, elle ne pourra s’en prendre qu’à elle-même.

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Photo : messe au stade pour la béatification du frère André en 1982