Le Canada et ses cardinaux invisibles

Le Canada et ses cardinaux invisibles

La principale nouvelle religieuse à part la canonisation du frère André est pratiquement passée sous silence. En fait, il s’agit d’une non-nouvelle, puisque l’annonce attendue n’est jamais venue. L’archevêque de Toronto, Mgr Thomas Collins, ne deviendra pas cardinal. Pas cette fois-ci, en tout cas.

Le pape Benoît XVI a annoncé il y a quelques semaines la tenue d’un consistoire au mois de novembre. Le pape créera alors vingt nouveaux cardinaux, dont plusieurs nouveaux cardinaux électeurs, c’est-à-dire des cardinaux âgés de moins de 80 ans. La plupart des candidats pressentis ont été retenus, sauf l’archevêque de Toronto.

Mgr Thomas Collins se trouvait à Rome au moment de l’annonce. Il avait même reçu quelques messages de félicitations tellement plusieurs étaient certains qu’il accéderait à la pourpre cardinalice.

Pourquoi s’y attendait-on ? Le rôle de cardinal, qui est d’une part symbolique, en raison de l’importance qu’il accorde à certains membres du clergé, et d’autre part pratique, en raison du statut d’électeur du futur pape en cas de conclave pour les candidats de moins de 80 ans, permet ainsi de mettre en relief le rôle de tel individu, ou de telle Église locale. Or, le cardinal Ambrozic, qui « représentait » le Canada anglais ne peut plus voter en raison de son âge. Il semblait donc naturel que son successeur sur le siège épiscopal de la plus grande ville canadienne, Mgr Collins, accède à ce poste.

Dans ce cas-ci, l’Église canadienne a été oubliée. Si bien que le pays pourrait bientôt perdre presque toute son influence en cas d’élection d’un autre pape.

Lors de l’élection de Benoît XVI en 2005, l’Église canadienne avait trois cardinaux électeurs : le cardinal Aloysius Ambrozic de Toronto, le cardinal Jean-Claude Turcotte de Montréal, et le cardinal Marc Ouellet de Québec. Pour  un pays comme le Canada, c’était une représentation plus qu’honorable, et un atout pour les continents américains.

Benoît XVI n’est pas l’octogénaire le plus mal en point, mais sa santé peut décliner rapidement à tout moment. Que ce soit une maladie ou une chute – comme ce fut déjà le cas lorsqu’il s’est blessé au poignet –, ou encore un attentat, le pape n’est à l’abri de rien.

La non-nomination de l’archevêque de Toronto a pour l’instant la conséquence suivante : la voix du Canada-anglais et de la métropole canadienne n’est symboliquement pas représentée au Collège des cardinaux. Le cardinal Ambrozic vit encore, mais il ne peut plus voter en raison de son âge. Le Canada peut donc compter sur les deux cardinaux québécois restants.

Mais dans quelques mois, le cardinal Jean-Claude Turcotte aura 75 ans et prendra sa retraite en tant qu’archevêque de Montréal. Le cardinal Marc Ouellet est à Rome et n’habite plus en sol canadien. Ce qui veut dire que dans deux ans, aucun cardinal canadien ne sera en poste à la tête d’un diocèse, ni au Québec, ni ailleurs au pays.

Les nominations de cardinaux ne suivent peut-être pas de logique pré-établie (la preuve, Benoît XVI vient de transgresser pour la deuxième fois ses propres règles en annonçant qu’il y aura 121 cardinaux électeurs dès le mois de novembre, un de plus que la limite fixée à 120 par Paul VI en 1973), mais tout porte à croire que même si Montréal et Québec auront prochainement de nouveaux archevêques, ceux-ci ne seront pas préférés à Mgr Thomas Collins lors d’un prochain consistoire. Certes, Rome pourrait décider de nommer plusieurs nouveaux cardinaux canadiens d’un seul coup, mais cette décision pourrait laisser perplexes plusieurs catholiques dans le monde, à commencer par ceux d’Afrique et d’Asie. Disons modestement que cela ne serait pas très habile…

Certains pourraient être tentés de faire valoir que la tradition veut qu’il y ait désormais des cardinaux à Montréal et à Québec. Mais la tradition n’a pas empêché Jean-Paul II de ne jamais nommer cardinal Mgr Maurice Couture à Québec.

Autre élément à noter, il s’agira en novembre du troisième consistoire de Benoît XVI. Les deux autres ont eu lieu en mars 2006 et en novembre 2007. Benoît XVI n’a à ce jour nommé aucun cardinal canadien. Ces derniers étant tous de l’époque de Jean-Paul II. Le dernier cardinal canadien à avoir été créé est Marc Ouellet, en 2003.

En tenant compte de la situation actuelle, si l’on imagine un conclave hypothétique en 2013, le Canada n’aura que deux cardinaux électeurs : un archevêque à la retraite et un cardinal qui aura quitté le territoire canadien trois ans auparavant.

Et à l’avenir, il ne sera pas dit que ce seront nécessairement toujours dans les trois mêmes villes que seront nommés les cardinaux. L’état du catholicisme au Québec justifie-t-il encore la présence de deux cardinaux ? Serait-il possible, par exemple, que Rome opte pour ne garder qu’un seul cardinal au Québec au profit d’Ottawa ou Vancouver ? Rien n’est impossible, mais pas avant quelques années. En attendant, le Canada aura encore des cardinaux, certes, mais des cardinaux invisibles.