Massacre à Bagdad : entrevue avec Louis Sako

Massacre à Bagdad : entrevue avec Louis Sako

Les chrétiens d’Irak ont renoué avec la peur depuis le dimanche 31 octobre, soir où des fidèles s’étaient rassemblés à la cathédrale syriaque-catholique pour célébrer la Toussaint. Des membres d’un groupe, lié à Al-Qaïda, sont entrés, ont pris en otage les fidèles, avant d’en massacrer plusieurs dizaines. Deux prêtres ont été tués, un gravement blessé et plusieurs enfants sont parmi les victimes. En tout, 58 personnes ont trouvé la mort et plus de 60 autres personnes ont été blessées.

J’ai interviewé Mgr Louis Sako, archevêque chaldéen de Kirkouk, le 5 novembre dans le cadre de la chronique Vues d’ailleurs, réalisée par Aide à l’Église en Détresse (AED) à l’antenne de Radio Ville-Marie à Montréal. Voici l’entrevue :

Mario Bard : Quel est le sentiment présentement chez les chrétiens d’Irak, en particulier dans votre ville, Kirkouk ?

Le carnage qui a eu lieu à la cathédrale de Bagdad avec 58 morts – dont deux jeunes prêtres – et 67 blessés, nous a profondément secoué. Nous perdons patience, les chrétiens ont peur, et pour franchement dire, ils pensent à quitter plutôt que de risquer leur vie et la vie de leurs enfants. Nos chrétiens sont également déçus de toutes les mesures que le gouvernement prend, et n’ont pas confiance en l’avenir.

Depuis huit mois, il n’y a pas de gouvernement. Le gouvernement ne s’est pas formé ; il y a un désordre, une confusion, pas de contrôle. C’est également pour cela que les gens ont peur.

MB : Les évêques irakiens lancent régulièrement un appel à « avoir confiance, il faut rester, parce que c’est notre terre, parce que nous sommes là depuis 2000 ans ». Demandez-vous encore aux chrétiens de rester ?

Oui, aujourd’hui (vendredi 5 novembre) pendant la messe, je les ai encouragés, je leur ai dit de rester. Parce qu’ils ont une mission, et c’est le destin de Dieu pour eux de rester et de témoigner, s’ils pensent qu’ils sont chrétiens, et qu’ils ont une cause. Cependant, j’ai pris beaucoup de mesures de précaution pour la sécurité. J’ai demandé à la police, pendant les messes, d’envoyer plus de policiers, plus de gardes, pour protéger la communauté chrétienne.

Vous savez, c’est difficile de demander à quelqu’un de rester. Qui peut le protéger ? Nous n’avons pas de possibilité de protéger les chrétiens ou les gens, nous n’avons que la parole pour les encourager, les aider. Et on a fait beaucoup de contacts. Je vous dis : aujourd’hui c’est vendredi, et dans toutes les mosquées de Kirkouk, ils ont condamné l’attaque ! Ils ont parlé en bien des chrétiens : c’est ce que j’ai pu faire moi. Mais je crois que chez les chrétiens, beaucoup d’inquiétudes demeurent.

MB : Est-ce que vous partagez l’avis de Mgr Georges Casmoussa, selon lequel il faudrait que l’ONU intervienne ?

C’est-à-dire, il faut remettre ces paroles dans leur contexte. Vous savez, quand on est choqué, quand on est blessé… Deux prêtres de sa communauté ont perdu la vie : deux jeunes, et c’est l’avenir de cette Église. Mais je ne vois pas la logique de cela. Si l’ONU vient protéger les chrétiens, demain, elle aura un autre groupe à protéger.

C’est plutôt au gouvernement de le faire : c’est sa responsabilité de protéger tous les Irakiens.  L’ONU peut pousser les choses pour la réconciliation, la formation du nouveau gouvernement, et aussi soutenir l’armée irakienne, et aussi la police qui doit être bien entraînée, équipée, cela oui. Mais comment protéger les chrétiens qui sont un peu partout ? C’est une utopie !

MB : Comment les chrétiens du monde peuvent-ils vous aider ?

Nous avons besoin de la compassion de nos frères chrétiens face à tout ce qui vient toucher la vie des innocents. Je dis aujourd’hui chrétiens, mais aussi des musulmans. Nous avons besoin de leurs prières, de leur soutien fraternel et moral, de leur solidarité.

Aujourd’hui (vendredi le 5 novembre), l’archevêque de Prague (Slovaquie), est venu à Kirkouk visiter quelques familles, les paroisses, ainsi qu’une mosquée.

Cela nous encourage et nous aide beaucoup à persévérer, et aussi, à espérer. Je crois que l’amitié n’est pas seulement dans de « bons mots », mais aussi dans des gestes de visite, et des gestes un peu symboliques, comme des délégations qui viennent nous visiter.

MB : Revenons sur le Synode des évêques sur le Moyen-Orient (10 au 24 octobre 2010), ce synode qui prend un sens encore plus fort suite aux attaques de Bagdad. Quel est le point marquant selon vous ?

Je crois que le Synode a fait un bon travail. J’admire la liberté et le courage avec lesquels les évêques ont parlé. Je vous dis franchement, moi j’ai admiré tout cela. Le Synode, où l’Église n’a pas une armée ou un pouvoir formidable, extraordinaire, pour apaiser les gens ou imposer la paix.

Le Synode a envoyé un message très équilibré ainsi que les propositions, et nous attendons maintenant l’exhortation apostolique. Le synode a fait un appel à la paix, à la convivialité entre les religions, et surtout entre les musulmans et les chrétiens.

Le Synode a fait, pour moi, une part de route pour les chrétiens du Moyen-Orient. Et c’est  à eux de traduire ce synode et de trouver le moyen de mettre en pratique l’aggiornamento, à se réorganiser comme le synode l’a demandé, et à être plus dynamique, plus actif, à faire des réformes et un dialogue sincère et courageux entre les chrétiens eux-mêmes, l’unité des chrétiens qui donnera un grand poids à leur présence, mais aussi un dialogue sincère et courageux avec les musulmans.

Il y a ici un devoir international que les critères soient, comment dire, la citoyenneté et la réciprocité. C’est-à-dire, il ne faut pas considérer les gens à cause de leur religion, comme des citoyens de première classe et des citoyens de deuxième catégorie.

Tous sont citoyens. C’est aussi la liberté de la conscience ! Pourquoi une religion a toute la liberté, et une autre ne l’a pas ? Donc, il y a ici une discrimination. C’est cela que, même les chrétiens sur place, doivent demander : leurs droits !

Le Synode était un temps fort. Et il y a des lignes de force dans le Synode. Il faut que chaque Église locale, et avec les Églises du Moyen-Orient, fasse quelque chose.

MB : Vous avez récemment pris la parole devant le Parlement européen (octobre).

Le Parlement Européen a fait une session sur la persécution religieuse, surtout chez les chrétiens. Et il a un peu insisté sur le cas de l’Irak et sur le cas du Soudan ; il y avait aussi un évêque soudanais. Pour dire franchement, il y a une persécution, quoiqu’un peu politisée. Les chrétiens sont un objectif. Que peut faire l’Union européenne ? Elle peut demander aux gouvernements de ces pays différents d’appliquer la Charte des Droits de l’Homme et de respecter leur signature ! Ils signent une chose et ils ne la respectent pas ! Donc, protéger les minorités. Ici aussi, il faut une réciprocité. Les communautés musulmanes ou arabes qui sont en Europe, en Occident ou ailleurs, elles ont tous les droits. Pourquoi, nous, qui sommes autochtones, n’avons-nous pas tous les droits comme citoyens, comme êtres humains, comme personnes qui ont une dignité ? J’ai fait la même chose au Sénat Italien, et j’ai insisté sur cela. Il y aussi tous les médias vous savez, qui parlent aujourd’hui ; l’Occident est tout à fait sensible aux cas des chrétiens persécutés.

Merci de cet entretien.

Merci à vous, et ne nous laissez pas sentir que nous sommes seuls et isolés. Votre prière et votre soutien nous encouragent beaucoup et nous réconfortent. Merci bien à vous et à tous.