Embryon-fœtus : aura, supraconscience et vibration au menu d’un document gouvernemental

Embryon-fœtus : aura, supraconscience et vibration au menu d’un document gouvernemental

Quelques pages d’un document gouvernemental remis aux futurs parents de la région de la Capitale-Nationale dans le cadre de leurs rencontres prénatales alimentent le débat sur la place de la religion dans l’espace public. Des passages à saveur spirituelle laissent croire que le gouvernement y promeut certaines croyances de type Nouvel Âge.

Intitulé Rencontres prénatales : cahier des parents, le document est produit par la Direction de la santé publique et distribué par les CSSS de la région de la Capitale-Nationale. Censé éduquer les couples à leur nouveau rôle, le document déborde d’un cadre strictement scientifique pour s’aventurer dans le discours spirituel.

Ainsi, à la page 91, le texte parle de l’« aura » de la mère :

« L’enfant se nourrit du vrai, d’authenticité. Il n’a pas besoin de parents parfaits. Ce qui importe pour lui, c’est de ressentir que malgré la tempête de certains jours, vous restez là, vous ne vous refermez pas dans votre bulle. Car à ce moment, une épaisse couche sombre recouvre votre aura et l’enfant ne peut plus vous rejoindre. Les émotions lourdes viennent brouiller les ondes et encombrer les circuits. Les messages parviennent de façon confuse puis, petit à petit, le contact se perd ; la mère et l’enfant se retrouvent seuls, isolés. Pour le bébé, la perception du monde s’obscurcit et il perd accès à son champ de conscience pure. »

Et un peu plus loin, à la page suivante :

« L’écoute de l’embryon se traduit dès les premiers instants par une écoute de la Vie. Avant de résonner à la voix maternelle et aux sons extérieurs, l’enfant va d’abord se mettre à l’écoute de son être intérieur. Il est « branché » à son essence première, à la source. De par cet état de supraconscience qui le caractérise, dans cet espace entre le ciel et la terre, l’enfant reconnaît sa vibration initiale et son plan de vie. »

À la page 93, le document invite les parents à dialoguer avec le fœtus :

« Dans tout ce processus de création, c’est à l’Être que la mère et le père doivent parler. C’est avec lui qu’ils doivent apprendre à communiquer, à dialoguer. Il leur suffira de laisser vibrer leur propre Être. »

Les extraits tirés des pages 88 à 93 circulent depuis quelques temps, notamment auprès de milieux catholiques et de milieux médicaux.

« Cela étonne », laisse tomber le professeur Gilles Routhier de la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval. « Normalement, le gouvernement affiche une neutralité dans l’ensemble de ses documents ».

Plusieurs parents se disent agacés par ces passages. C’est notamment le cas de Dominique Leduc, une infirmière de la région de Québec elle-même enceinte de son premier enfant. Elle juge que ces passages sont inappropriés : « La première impression que ça me donne c’est un manque de professionnalisme. L’utilisation d’un vocabulaire New Age ou ésotérique me heurte et m’irrite. On entre dans un univers de croyances qui n’a pas sa place dans un document officiel et qui n’est habituellement pas reconnu dans la littérature médicale », fait-elle valoir.

Ouvertement catholique, Mme Leduc tente d’imaginer ce que donnerait la situation inverse : « Si le vocabulaire utilisé était par exemple :  »Quand vous pensez à votre enfant, envoyez-lui l’Esprit-Saint, imposez-lui les mains et prononcez sur lui toutes sortes de bénédictions », ce genre de discours chrétien ne passerait pas ! », estime-t-elle.

De son côté, la Direction de la santé publique se fait avare de commentaires. Lorsque nous avons demandé au directeur des communications, Pierre Lafleur, comment ces passages avaient pu se retrouver dans un document gouvernemental, ce dernier est resté sans réponse : « Aucune espèce d’idée. » Cependant, il refuse d’y voir une source de malaise : « Je ne vois pas de scandale là. Il y a d’autres dossiers que je gère qui, eux, sont de vrais scandales. Mais pas ça. »

Au bout de quelques recherches, il est apparu que les passages en question proviennent en fait d’un centre privé de yoga périnatal de la région de Québec. Situé à Sainte-Foy, La Chrysalide existe depuis environ quinze ans et accueille près de 1000 personnes par année pour des cours privés. La propriétaire actuelle, Mylène Dugal, elle-même professeure de yoga, confirme que l’ancienne propriétaire avait autorisé l’utilisation de ces passages afin de produire un document gouvernemental destiné aux parents. Elle ignorait toutefois qu’ils s’y trouvaient. Selon elle, les pages qui posent problème sont en fait une reproduction mot pour mot d’une partie de la documentation de La Chrysalide.

Mme Dugal considère que ces passages controversés sont à leur place. « Le gouvernement n’est pas officiellement laïc. Notre approche est par le yoga, et il s’agit d’une spiritualité, pas d’une religion, Je n’ai pas de problème avec le fait que ça se retrouve dans ce cahier. »

Quant aux réactions de jeunes parents étonnés, sinon outrés, d’y retrouver ces passages, elle dit comprendre que certaines personnes puissent réagir ainsi : « Je peux comprendre qu’il y ait des gens pour lesquels ça ne leur parle pas. Je comprends que ça puisse avoir l’air ésotérique. Est-ce que ça a sa place dans l’État ? C’est un bon débat… », concède-t-elle.

Une demande peu comblée
Les extraits du cahier Rencontre prénatales ont le mérite de faire réaliser à plusieurs acteurs sociaux qu’il y a en matière de périnatalité une demande qui est somme toute peu comblée. Les futurs parents se posent des questions d’ordre spirituel, mais sont parfois déçus par ce qu’ont à offrir les grandes traditions religieuses au Québec, à commencer par l’Église catholique.

Pour le professeur Gilles Routhier, l’Église pourrait justement parfaire sa pastorale familiale.

« Elle pourrait être pastoralement plus attentive aux personnes qui attendent un enfant et agir positivement. Pas seulement être contre », explique-t-il, en faisant référence à la question de l’avortement qui occupe une grande part de l’attention du catholicisme en matière de périnatalité.

Cette impression est partagée par Dominique Leduc.

« Bien sûr, il y aurait de la place en Église pour développer la pastorale familiale et peut-être même prénatale. Mais, pour cela, il faudrait que leur contenu soit ajusté aux bonnes bases psychologiques, infirmières et médicales. Sinon, ce serait comme le discours de l’Église sur l’avortement, ça ne tiendrait pas la route ou ça serait quétaine », estime l’infirmière. « Trop souvent, en pastorale, on improvise dans des domaines où on est moins familiers et ça manque alors de crédibilité. En Église, dans ces contextes, on aurait avantage à s’associer à des professionnel avant d’élaborer un contenu ».

En attendant, c’est le privé qui s’occupe d’offrir un contenu spirituel. Un centre tel La Chrysalide propose ainsi aux parents des sessions avant et après la naissance du bébé. « Nous ne travaillons qu’auprès des femmes enceintes et leur conjoint, et celles en période postnatal avec la présence de leur bébé », résume Mylène Dugal, qui rappelle qu’avec ses 600 inscriptions qui correspondent à environ 1000 clients en 2010 seulement, la demande est loin de faire défaut.

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Extraits

« La femme enceinte porte l’énergie de son enfant, sa volonté, ses forces, ses insécurités. Elle reçoit intuitivement des messages de son bébé, qu’elle ne peut pas toujours décoder… Le père aussi, s’il est réceptif, peut capter des impressions de son enfant, soit en rêve, en méditation ou tout simplement à travers le quotidien.

L’embryon-foetus a une part active dans tout le vécu maternel. Il vibre si intensément dans le ventre de sa mère qu’il lui demande ainsi une compréhension infinie qui dépasse largement ce qu’elle a l’habitude d’entrevoir. Il l’oblige souvent à réviser son attitude à l’endroit de son sentiment d’amour. Il désire un amour « universel ». De par sa nature véritable, il influence le comportement de sa mère… et en même temps, il peut lui donner plus de force, d’assurance, de sérénité, de patience pour vivre cette étape de sa vie. »

« Le petit de l’homme saura capter les sentiments, les pensées de sa mère ou de toute personne proche d’elle. Étant un être de relation et de communication, l’enfant expérimente diverses émotions humaines à travers sa mère. La maman n’a pas a se sentir coupable de ses propres sentiments. »

« L’enfant se nourrit du vrai, d’authenticité. Il n’a pas besoin de parents parfaits. Ce qui importe pour lui, c’est de ressentir que malgré la tempête de certains jours, vous restez là, vous ne vous refermez pas dans votre bulle. Car à ce moment, une épaisse couche sombre recouvre votre aura et l’enfant ne peut plus vous rejoindre. Les émotions lourdes viennent brouiller les ondes et encombrer les circuits. Les messages parviennent de façon confuse puis, petit à petit, le contact se perd ; la mère et l’enfant se retrouvent seuls, isolés. Pour le bébé, la perception du monde s’obscurcit et il perd accès à son champ de conscience pure. »

« L’écoute de l’embryon se traduit dès les premiers instants par une écoute de la Vie. Avant de résonner à la voix maternelle et aux sons extérieurs, l’enfant va d’abord se mettre à l’écoute de son être intérieur. Il est « branché » à son essence première, à la source. De par cet état de supraconscience qui le caractérise, dans cet espace entre le ciel et la terre, l’enfant reconnaît sa vibration initiale et son plan de vie. Ce bruissement originel capté par la cellule de Corti, comme un chant modulé, est amplifié par le milieu liquidien et la posture fœtale.

Et pour l’adulte, ce premier bruitage deviendra l’objet même d’une permanente recherche. À travers les thérapies modernes, les techniques de relaxation et de méditation, la personne cherche à recontacter plus ou moins consciemment ce « sachant initial ». »

Enfin, le document donne certains conseils pour favoriser l’attachement in utero :

«Dans des moments de tranquillité, visualisez-le dans sa nuit utérine. Allez à sa rencontre. Établissez entre vous et lui un pont de Lumière. »

« Créez en vous des forces, des attitudes nobles, des qualités, et offrez-les à votre bébé. « Aujourd’hui bébé, je t’offre ma joie, ma confiance, mon amour… » »

« Contactez la nature et les quatre éléments. »