Des hommes et des dieux : catholiques, pions du marketing viral ?

Des hommes et des dieux : catholiques, pions du marketing viral ?

Depuis quelques jours, Métropole Films Distribution, la compagnie qui assure la distribution du film Des hommes et des dieux au Québec multiplie les séances de visionnement privées. En invitant spécifiquement des leaders religieux et laïcs de différents diocèses à une séance gratuite plus de deux mois avant la sortie du film, elle espère répéter l’expérience française. Quitte à insulter l’intelligence de plusieurs croyants au passage.

« Nous serions heureux que vous puissiez contribuer à informer vos communautés et contacts de l’existence de ce film, pour qu’il obtienne la couverture et le rayonnement qu’il mérite. En France, plus de 3,5 millions de personnes ont vu le film, en grande partie grâce au bouche-à-oreille émanant des communautés », écrit Métropole Films Distribution sur une feuille remise à la fin de ces séances privées.

Primé à Cannes au début de l’année 2010, Des hommes et des dieux a connu un succès inespéré en France au cours des derniers mois. Il faut dire que le film traite d’un sujet qui a été largement couvert par les médias français depuis 1996, que ses protagonistes sont des Français, et que l’action se déroule dans une ancienne colonie. Combiné aux débats actuels sur la place de l’Islam en France et sur les relations interconfessionnelles, le film est parfaitement lisible aux yeux du public français.

Au Québec, plusieurs personnes ont entendu parler de l’assassinat des moines, mais les liens culturels sont plus distants, hormis pour quelques catholiques. Il est d’emblée moins évident qu’il ait culturellement la possibilité de trouver de larges échos auprès de la population québécoise.

Et c’est là que les cathos entrent en jeu, même si le film ne sera à l’affiche au Québec qu’à partir du vendredi 25 février 2011.

Il n’est pas anodin que les visionnements privés gratuits aient eu lieu avant la période des Fêtes. Quel meilleur moment pour mettre en pratique ledit bouche-à-oreille. Tacitement, les catholiques sont invités à « répandre la bonne nouvelle » à l’occasion des messes, fêtes et soupers des prochaines semaines. D’ailleurs, dans la lettre évoquée ci-haut, Métropole Films Distribution expose clairement ses intentions en indiquant concrètement comment les croyants peuvent les aider à faire la promotion du film.

« Nous enverrons bientôt des affichettes et cartes postales aux diocèses du Québec pour une distribution dans les églises et paroisses. Nous pouvons aussi vous les faire parvenir directement ou vous envoyer une quantité supplémentaire au besoin », promet le distributeur. Il indique également que le site www.deshommesetdesdieux.ca et que la page Facebook « deshommesetdesdieuxquebec » sont des outils de promotion à la portée de tous pour promouvoir le film.

Cette approche marketing est intéressante tant pour le distributeur que pour l’Église. Pour Métropole Films Distribution, il s’agit de jouer avec une formule éprouvée en France, en faisant la douce promotion d’un marketing viral. Pour l’Église, non seulement permet-elle de mieux faire connaître au Québec l’histoire des moines de Tibhirine, mais elle permettra également de voir à quel point son réseau de bouche-à-oreille peut être efficace (ou non) encore aujourd’hui.

Le hic, c’est que cette approche se base sur un postulat quelque peu prétentieux : celui que les catholiques n’auront pas le choix d’aimer le film et d’en faire la promotion. Une manière involontaire d’insulter l’intelligence des catholiques.

Car ce n’est pas parce qu’un film traite d’un sujet religieux qu’un catholique doit nécessairement l’aimer. Très honnêtement, plusieurs de ces films ont donné de monumentaux navets au fil des ans.

Dans le cas Des hommes et des dieux, il n’y a heureusement pas de problème de ce côté. Le film est effectivement d’une belle facture, sobre et inspirant. Il fuit essentiellement les caricatures ecclésiales et musulmanes souvent présentes au cinéma, et pour une rare fois, traite la foi comme un engagement de vie, et non comme le propre d’illuminés ou le fruit d’expériences subjectives flamboyantes. Outre quelques chants religieux, l’unique musique du film – un extrait du Lac des cygnes de Tchaïkovski – saisit le spectateur par sa profondeur et sa justesse dans le montage.

Mais ce n’est pas pour autant que le film est exempt de défauts.

On lui a notamment reproché certaines longueurs, ou la présence de scènes dont l’utilité dans le montage peut être questionnée. Le jeu des acteurs est inégal. Si l’on se délecte du jeu de certains acteurs de soutien, et particulièrement de Michael Lonsdale en frère Luc, le médecin, ou de Jacques Herlin, qui incarne le vieux et touchant Amédée, d’autres semblent mal à l’aise dans leur rôle. Il est par exemple difficile de ne pas voir en Lambert Wilson (frère Christian) l’acteur au parcours inégal campant des rôles superficiels. Son personnage de scientifique grotesque dans Babylon A.D. (2008) ou de Français pédant au langage ordurier dans le second Matrix (2003) nuisent à la crédibilité de son jeu dans Des hommes et des dieux.

Le film réussit bien à tirer quelques larmes, mais ce serait le trahir que de le résumer à un éphémère mouvement de l’âme. Il ouvre une porte au dialogue entre musulmans et chrétiens, dans un contexte où les premiers cherchent leur place en Occident et où les seconds sont les victimes d’une violence meurtrière dans plusieurs pays du Moyen-Orient.

Il offre une chance à l’Église de parfaire son regard sur les médias de masse, dont le cinéma, en invitant les catholiques à réfléchir sur ce qui fait un bon film, plutôt que d’en être des promoteurs complaisants et bébêtes. Dans ce cas-ci, on ne peut pas vraiment en vouloir à une compagnie de distribution de faire appel aux réseaux religieux au Québec pour mousser l’arrivée d’un film avec une thématique religieuse, même si cela peut paraître insulter l’intelligence des cinéphiles catholiques et leur donner l’impression de se faire prendre pour des mouton. Après tout, si une institution pluriséculaire comme l’Église peine à voir clair dans les aspirations spirituelles des Québécois, comment pourrait-on en exiger autant d’un distributeur de films ?