Y a-t-il un exorciste (pour sauver le monde) ?

Y a-t-il un exorciste (pour sauver le monde) ?

Les mémoires du père italien Gabriele Amorth publiées en français cet automne nous plongent dans un monde que l’on croyait appartenir au folklore. Sous forme d’entretiens avec le journaliste Marco Tosatti, le fondateur de l’Association italienne des exorcistes – devenue aujourd’hui internationale – livre ses réflexions sur Satan, le mal et l’Église.

Premier constat du père Amorth : peu de prêtres et d’évêques prennent suffisamment au sérieux la présence du mal dans le monde et dans l’Église. Si bien que l’Église catholique manque cruellement de prêtres habilités à pratiquer des exorcismes, des postes qui dépendent entièrement de la volonté des évêques. Selon lui, il y a eu un réveil le 15 novembre 1972 lorsque le pape Paul VI a consacré un discours entier au démon dans lequel il affirmait que quiconque nie son existence est hors de la doctrine de l’Église. Mais depuis cette époque, et malgré le fait que Jean-Paul II ait lui-même pratiqué des exorcismes alors qu’il était pape, et que Benoît XVI serait très au fait de cette pénurie, les choses ont somme toute peu bougé.

La demande trop grande l’oblige de son côté à en faire 365 jours par année, y compris à Noël et à Pâques. Depuis les années 1980, le père Amorth a ainsi tenu 70 000 séances d’exorcismes. Mais attention : sauf exception, un même cas demande plusieurs sessions, si bien que le prêtre s’estime heureux lorsqu’il réussi à libérer complètement un individu du mal au bout de quatre ou cinq ans.

Le livre compte 300 pages et se divise en trois sections : I. Parcours d’un chasseur de démons, II. Une vie à éradiquer le mal, et III. Exorcisme et forces sataniques. Les premières pages de l’ouvrage nous présentent d’abord un homme âgé, qui a côtoyé les milieux politiques lorsqu’il était plus jeune, pour ensuite s’en éloigner. Il ne regarde jamais la télévision, et ne lit aucun journal. Trop de travail, dit-il. Le matin, il reçoit des patients chez lui, dans son bureau. Il accepte seulement de rencontrer ceux qui lui apportent la preuve qu’ils ont déjà consulté un médecin, une pratique qu’il a instituée et qui est maintenant monnaie courante pour les exorcistes. L’après-midi, il se rend dans une église de Rome pour pratiquer des exorcismes, souvent accompagné de solides gaillards pour l’aider à retenir les patients qui deviennent violents ou qui ont des gestes incontrôlés.

Possession 101
Les parties les plus intéressantes du livre sont sans contredit les réflexions sur la force de la foi proposées par le père Amorth. Ce dernier parle d’humilité et de protection divine, des remparts sûrs pour protéger le prêtre. Au sujet du scepticisme affiché de plusieurs catholiques, dont des membres du clergé, il rappelle que Jésus chassait les démons. D’ailleurs, il en a même fait une directive à ses disciples : « Chassez les démons et guérissez les malades », une phrase qu’il rappelle à quelques occasions dans le livre.

Le père Amorth affirme qu’il existe deux catégories de possédés : ceux qui le sont en raison de leurs erreurs, et ceux qui le sont en raison de leur amour pour Dieu. C’est pourquoi des individus avec une grande foi ont été visés par le mal, y compris des saints. Selon lui, ce n’est pas parce qu’il y a une présence démoniaque que la personne est nécessairement possédée. Il distingue deux niveaux de présence démoniaque, qui comportent divers degrés de gravité : les vexations et les possessions, ces dernières étant plus graves et plus rares. Pour ce qui est des vexations, il s’agit surtout de désagréments, de bruits dans une maison, par exemple, qui « hantent » un endroit.

Étonnamment, c’est la deuxième partie du livre qui est la moins intéressante. Elle compile en vrac différentes histoires d’exorcismes, en restant très vague la plupart du temps. Difficile de dire quand ils ont eu lieu, pendant combien de temps, et quel a été le dénouement du processus. On dirait presque une compilation s’inspirant de Bouillon de poulet (sacrifié) pour l’âme.

L’histoire la plus frappante est probablement celle d’un couple de jeunes mariés dont l’épouse a été victime d’un maléfice. Le père Amorth raconte en détails comment elle a failli mourir à force de vomir. Dans ses vomissements se matérialisaient des clous, des gazes, des morceaux de métal en forme d’animaux, des images saintes et des morceaux d’images formant des casse-têtes qu’il fallait ensuite reconstituer pour en apprendre davantage sur la nature du mal qui l’accablait. Malgré le caractère saisissant de l’histoire, le père Amorth trouve le moyen de faire sourire le lecteur avec ses formules originales pour chasser le démon : « Saint François [d'Assise] te chie dans la bouche ! »

Au fil des pages, le père Amorth revient souvent sur la gravité des maléfices, des cultes sataniques et de toute forme de spiritisme. Enfants tourmentés, orgies sataniques, famille vengeresse : les exemples ne manquent pas pour illustrer son propos. Il va même jusqu’à alléguer que le Vatican compterait en son sein des évêques et des cardinaux satanistes.

L’un des passages les plus articulés de l’ouvrage survient dans les dernières pages, lorsqu’il explique qu’un évêque argentin l’a contacté après que ses démarches auprès de la Congrégation pour la doctrine de la foi ne lui eurent pas apporté des réponses satisfaisantes sur le cas d’une dame de son diocèse. Celle-ci, catholique, tire également les cartes, sans toutefois que cette pratique soit mesquine ou à but lucratif. L’évêque se demandait si la pratique est licite. La réponse du père Amorth est digne de mention :

« Le fondement, donc la condamnation morale, réside dans le fait de vouloir connaître l’avenir ou des choses occultes en employant un moyen inadapté à l’objectif ; autrement dit, on attribue au moyen choisi le pouvoir d’indiquer une réalité ou des événements, sans tenir compte du fait que les cartes n’ont absolument pas ce pouvoir. Même si l’on n’invoque pas le démon, explicitement ou implicitement, et même si l’on ne fait appel à des bizarreries de type magique [...], il n’en demeure pas moins que l’on attribue à un objet un pouvoir qu’il n’a pas, cela dans le but de connaître des choses que Dieu, et lui seul, connaît… Et cela représente une grave faute morale, l’indice d’une rébellion contre Dieu qui est le seul Seigneur de l’histoire ; c’est aussi l’indice d’un abandon de la foi et de la prière en faveur d’une dépendance psychologique : la lecture des cartes par tel ou tel cartomancien. »

À l’heure de la « religion à la carte », où des croyances multiples se chevauchent et où chacun puise dans la surabondance du marché de l’offre religieuse, l’explication du père Amorth donne de quoi réfléchir… ou du moins de quoi débattre.

Bilan mitigé
En bout de ligne, on regrette seulement que le livre soit ficelé de façon un peu bancale. Les répétitions sont nombreuses dans les propos du père Amorth, si bien que l’on a parfois l’impression d’avoir déjà lu tel ou tel passage. La présence de quelques coquilles et les compilations d’histoires anecdotiques nuisent à la crédibilité globale de l’ouvrage. En revanche, les réflexions du père Amorth sur la foi, sur l’Église et sur la Tradition valent le détour pour quiconque a envie de comprendre la manière dont un exorciste conçoit la réalité.

Père Gabriele Amorth (2010). Confessions. Mémoires de l’exorciste officiel du Vatican. Disponible aux éditions Michel Lafon.

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Décès de l’acteur canadien Leslie Nielsen

Y a-t-il un exorciste pour sauver le monde ? est le titre français d’un film de 1990 mettant en vedette l’acteur canadien Leslie Nielsen, qui est décédé il y a quelques jours. Repossessed parodie le célèbre film L’Exorciste paru en 1973. Linda Blair – qui tenait le rôle de la jeune possédée dans le film original – reprend son rôle de possédée dans la parodie.

Leslie Nielsen joue le rôle d’un prêtre brisé par l’exorcisme de la petite, qui doit désormais faire à nouveau face au démon pour venir en aide à un jeune prêtre qui remet en doute sa foi.

Avec une histoire bancale et des blagues faciles souvent sous la ceinture, Repossessed n’est pas un grand film. Toutefois, il offre plusieurs scènes mémorables et complètement loufoques, où Nielsen joue son rôle de prêtre avec le plus grand sérieux. Malgré ses faiblesses, le film se permet une certaine critique de la télévision, et particulièrement du télévangélisme américain. D’ailleurs, la possession de Linda Blair survient via la télévision, et Satan compte utiliser cet outil pour obnubiler le monde entier. La critique au gros feutre n’est même pas voilée…

L’une des scènes les plus mémorables du film est probablement celle où le prêtre incarné par Leslie Nielsen y va d’une bonne vieille remise en forme sur fond musical. Peut-être la seule scène du genre au cinéma pour un prêtre, rappelant Rocky et consorts, Neilsen s’y donne corps et âme dans un gymnase pendant de longues minutes tandis que joue Pump Up the Jam de Technotronic.

La seconde moitié du film est consacrée à l’exorcisme comme tel. Mis en scène pour la télévision, le « rituel » – la grand-messe-à-imprimer-de-l’argent du télévangélisme – échoue et Nielsen doit intervenir pour sauver le monde entier de la possession diabolique.

Toutes les scènes du classique de 1973 sont revisitées à la sauce gros navet. Cela n’empêche pas de nous tirer parfois quelques sourires :

Nielsen sort son « kit » d’exorcismes d’une boîte à lunch Rambo. Lorsque Blair se met à léviter et que le jeune prêtre est impressionné, Nielsen lui lance : « Do not beleive what you are seeing. It is merely an illusion. » Et le démon de répondre : « You sound like George Bush on the deficit. »

Mais ce film permet également de souligner le décès survenu en février dernier de l’acteur Eugene Greytak, l’un des rares acteurs à avoir joué le même personnage dans des films qui n’ont absolument rien à voir entre eux. Le nom ne dit pratiquement rien aux gens, mais son visage, oui :

Dans Repossessed, il fait une brève apparition lorsque le jeune prêtre sollicite de l’aide de ses confrères pour contenir Satan. Sa carrière au cinéma, survenue tardivement pour cet homme né en 1925, est entièrement redevable à sa ressemblance avec Jean-Paul II. Il a joué dans seize films ou émissions de télévision. Dans sa jeunesse, il a participé à la Bataille des Ardennes pendant la Seconde guerre mondiale. Greytak était un fervent catholique, et il n’a accepté de personnifier le pape polonais qu’après avoir eu l’assurance de l’archevêque de Los Angeles que cela ne causait pas de préjudice à l’Église catholique.

Le hasard a voulu que ces deux hommes, qui ont tenu des rôles d’hommes d’Église dans le même film en 1990, meurent la même année.