Communications sociales : évolutions du discours papal de 1967 à 2011

Communications sociales : évolutions du discours papal de 1967 à 2011

La publication cette semaine du message annuel en prévision de la Journée mondiale des communications sociales confirme une tendance prise par Benoît XVI au cours des dernières années. Souvent accusés d’avoir des communications dysfonctionnelles, le pape et le Vatican profitent de cette occasion pour parfaire leur discours sur les médias de masse et les changements sociaux qui les accompagnent. Retour sur 45 messages pontificaux pour la Journée mondiale des communications sociales.

La première Journée des communications sociales s’est tenue en 1967. Annoncée parle Décret conciliaire  Inter mirifica, elle perdure jusqu’à aujourd’hui et est annuellement l’occasion pour le magistère romain, via la plume du pape, d’émettre un message qui touche les communications sociales sous un angle particulier. Ces quarante-cinq messages constituent un corpus qui permet, d’une part, de mieux saisir le point de vue du magistère sur certaines questions précises et, d’autre part, de jeter un regard global sur l’évolution de la pensée des papes dans ce domaine afin d’y identifier les principales évolutions.

Ce corpus a été écrit de manière ininterrompue depuis 1967. Des quarante-cinq textes, c’est Jean-Paul II qui en a signé le plus, avec vingt-sept, ce qui correspond à 60 % de la production totale. Deux autres papes seulement ont participé à l’élaboration du corpus : Paul VI, avec douze messages (pour 27 % de la production) et Benoît XVI, avec six messages (pour 13 % de la production). Tous les messages ont été publiés dans la première moitié de l’année. À partir de 1985 (avec une exception en 1995) Jean-Paul II a instauré l’habitude de les publier le 24 janvier, jour de la fête de saint François de Sales, patron des journalistes et des écrivains. Benoît XVI poursuit cette habitude.

Les messages ciblent un thème chaque année, et développent la pensée du magistère romain autour de celui-ci. Ainsi, les messages ne visent pas à offrir une perspective exhaustive sur les communications sociales, mais plutôt à approfondir le message de l’Église dans une voie plus précise. Chaque pape a ses thèmes de prédilections, comme nous le verrons plus loin. Mais dans l’ensemble, les enjeux abordés par les messages se recoupent sensiblement. Parmi les thèmes les plus développés, il y a la Vérité, la famille, l’éducation, la jeunesse, la morale, le développement, la paix, la foi et la culture.

Les thèmes particuliers et transversaux des papes
Chaque pape développe des thèmes qui lui sont chers et qui s’insèrent dans l’ensemble de son pontificat à travers la publication des messages annuels. C’est ainsi que les messages de Paul VI sont nettement teintés par certaines questions primordiales qui se posaient pendant son pontificat dans les années 1960 et 1970. Il s’intéresse particulièrement au développement des peuples et au progrès, à la paix et à l’éducation. Il n’est d’ailleurs pas étonnant de constater que le principal enseignement de l’Église sur les communications sociales pour cette époque, Communio et progressio, s’articule parfaitement avec les thèmes choisis par Paul VI.

Outre ces questions sous-jacentes à l’émergence de nouveaux pays (décolonisation), dans un contexte international de tensions politiques idéologiques, Paul VI met l’accent sur les moyens de communication en tant que facteur d’unité des peuples et des cultures (1969, 1971, 1973, 1975, 1978).

Il se dégage des messages de Paul VI l’impression que ce pape s’intéresse aux moyens de communication sociale en tant que facteurs de progrès, de développement et d’unité qui mènent à la paix et au dialogue. Les questions morales ne sont pas absentes, mais elles ne forment pas l’essentiel du message du pape dans ses messages successifs. Paul VI observe donc l’impact des médias sur les sociétés à travers un regard globalisant. Les problèmes sont vus de manière macroscopique, en évitant de donner trop de précisions ou en s’enfonçant dans un discours technique.

Jean-Paul II
Les messages de Jean-Paul II, qui constituent l’essentiel du corpus, reprennent là où Paul VI avait arrêté, mais connaissent rapidement une évolution propre aux préoccupations fondamentales qui ont façonnées le pontificat du pape polonais. Les quatre premiers messages de Jean-Paul II font progressivement passer les préoccupations macroscopiques de Paul VI à des préoccupations centrées davantage sur la famille – que Jean-Paul II présente comme le noyau fondamental de la société – et sur l’individu. Entre 1979 et 1982, il aborde le thème de la famille, à travers l’enfance, la jeunesse, les personnes âgées et les responsabilités parentales, et celui de l’éducation.

Par la suite, entre 1983 et 1992, il renoue avec des thèmes abordés par Paul VI. La famille et la jeunesse ont toujours une place importante dans ses textes, mais ceux-ci se veulent davantage axés sur une réflexion que sur une observation et des conseils pratiques. Jean-Paul II traite ainsi des grandes questions religieuses, éthiques et morales chères à son pontificat, notamment la culture, la morale, la Vérité, le droit à la vie, la justice et l’annonce de la Bonne Nouvelle.

Les messages de 1993 et 1994 marquent une double rupture dans l’élan des textes précédents. Inspiré par l’Année internationale de la Famille de 1994, Jean-Paul II renoue d’abord avec le thème de la famille (1994). Il revient également au cours de ces années à des questions plus précises qui rappellent ses premiers messages. C’est ainsi que son message de 1993 est consacré très précisément aux cassettes vidéo et audio. C’est la première fois qu’un message, voire qu’un document du magistère romain sur les communications sociales, aborde une question en la prenant d’abord sous sa caractéristique technique.

Mais c’est ici que s’opère la principale rupture du pape avec le reste du magistère romain : Jean-Paul II parle précisément des médias comme d’une nouvelle culture. Cela tranche nettement avec la direction que prendra progressivement le Conseil pontifical pour les communications sociales à partir de 1992 avec Ætatis novae, qui considère de son côté les médias uniquement comme des moyens (ou instruments), ne leur reconnaissant pas la même importance culturelle que le pape. Il faut dire que jamais un pape n’a bénéficié et utilisé autant les médias que Jean-Paul II, qui a développé et entretenu avec les médias du monde entier une relation basée avant tout sur un agir communicationnel, ne les voyant pas uniquement comme de simples courroies de transmission.

Cependant, il importe de noter qu’à ce point dans les messages annuels, une autre tendance accompagne celle de considérer les médias comme ayant une culture en soi. Il s’agit de l’aboutissement d’un changement de style entre Paul VI et Jean-Paul II à l’intérieur de ces messages en ce qui a trait à la posture morale. Alors que l’appel au discernement semble être l’attitude dominante chez Paul VI, Jean-Paul II hésite de moins en moins, à partir du milieu des années 1980, à parler de bien et de mal. Cette dualité bien-mal se retrouve également, paradoxalement dans ce contexte, dans les documents du Conseil pontifical pour les communications sociales, mais elle apparaît quelques années après sa présence évidente chez Jean-Paul II. Le magistère romain, depuis le milieu des années 80 jusqu’au milieu des années 2000, établit une liaison entre discernement et posture morale (choix du bien et du mal). Alors que pour Jean-Paul II cette posture est fondamentale, le Conseil tend à l’instrumentaliser dans sa conception des médias de masse comme de simples moyens.

Après cette rupture de 1993-1994, le pape accorde à nouveau une grande importance à la famille, à la femme et à la jeunesse entre 1993 et 1997.

De 1997 à 2001, l’idée centrale des messages pour la Journée mondiale des communications sociales est l’annonce de l’Évangile à travers les médias. Le pape prend appui sur l’Année jubilaire (2000) pour développer sa réflexion sur les médias.

Son message de 2002 consacré à Internet complète le texte du Conseil pontifical publié la même année sur ce thème. Alors que le Conseil s’intéresse au sujet sous l’angle éthique, le pape poursuit sur sa lancée des années précédentes en liant Internet à l’annonce de l’Évangile.

Enfin, dans les trois dernières années de son pontificat, Jean-Paul II reprend deux thèmes qui lui sont chers. En 2003 et 2005, il parle de paix et de bonne entente entre les peuples. En 2004, il écrit encore une fois au sujet de la famille. Dans ses messages, qui rappellent à la fois des préoccupations concrètes en lien avec les médias déployées au début de son pontificat et des préoccupations d’ordre spirituel observées principalement dans la deuxième moitié des années 1990, les thèmes principaux de la pensée du pape concernent la dignité humaine, la vérité, l’éducation et le développement.

Benoît XVI
L’arrivée de Benoît XVI se fait sous le signe de la continuité pour ces messages. Entre 2006 et 2008, il traite à nouveau de famille, d’éducation, de jeunesse, de communion entre les humains, d’éthique et de morale.

Un changement de style semble se dessiner en 2009 et 2011. Le pape traite amplement de la question d’Internet. Pour la première fois de manière aussi explicite, un tel message reconnaît que le monde virtuel est un monde où les jeunes sont particulièrement à leur aise, tandis que l’Église l’est moins. Le ton à l’endroit de la jeunesse est moins le reflet d’un désir de protection, comme c’était le cas jusqu’à présent, mais plutôt l’expression d’un magistère romain qui prend pleinement conscience du lien entre jeunesse et nouvelles technologies. Le message de 2009 s’arrête à des considérations techniques, et de nouvelles réalités des communications font leur entrer dans le vocabulaire papal, à commencer par les réseaux sociaux.

En 2010, Benoît XVI poursuit sa réflexion sur le cyberespace avec une nouveauté pour ces messages pontificaux. Le destinataire est très ciblé : les prêtres. Jamais un message ne s’était adressé à un groupe aussi « restreint ». Le pape allemand se demande comment les nouveaux médias peuvent servir la pastorale et la Parole. Le choix de ce thème n’est pas anodin, alors que l’ensemble du clergé catholique est durement critiqué sur diverses questions d’ordre moral (antisémitisme, pédophilie, préservatif).

Le message dévoilé cette semaine poursuit la récente tendance, c’est-à-dire qu’il aborde de nouveau la question d’Internet et du monde numérique. Intitulé Vérité, annonce et authenticité de vie à l’ère du numérique, il pourrait ouvrir un nouveau pan dans cet exercice annuel. Car si la question de la culture induite par les médias de masse a pris de plus en plus d’importance au cours des dernières années, le message de 2011 s’inquiète du type de culture qui est généré, et de ses implications sur les individus. Rome semble saisir de plus en plus ce qu’est Internet.

Bilan
En rétrospective, le lecteur constate que les quarante-cinq messages pontificaux émis annuellement à l’occasion de la Journée mondiale des communications sociales sont parcourus par trois catégories de thèmes transversaux : un regroupement humain ou social, qui se préoccupe tant de la famille et des professionnels des médias que de la paix mondiale, du progrès et du développement des peuples ; un regroupement spirituel, qui aborde les questions éthiques et morales propres aux médias, met l’accent sur la responsabilité individuelle et collective, et qui reprend et développe progressivement une théologie des médias (Babel et le don des langues de la Pentecôte, le Christ comme parfait communicateur, un Dieu communication) ; et un regroupement ecclésial, dans lequel l’Église revendique sa place et son droit de parole en matière de médias, avant de prendre une option préférentielle pour la famille, la jeunesse, la paix et la justice, tout en se demandant comment être Église dans le monde des médias. Ce questionnement est toutefois loin d’occuper une place centrale, les papes préférant parler des médias plutôt que de penser l’Église dans les médias.