Hostie et poutine : à la recherche de la nourriture fondamentale des Québécois

Hostie et poutine : à la recherche de la nourriture fondamentale des Québécois

Le GRAS ne manque pas d’humour. Il propose une conférence-midi intitulée Hostie et poutine : mise en (s)cène du patrimoine alimentaire québécois à Montréal mercredi prochain, en pleine Semaine Sainte. Mais derrière ce titre résolument « marketing », les chercheurs de ce groupe de recherche posent un regard sérieux sur la sacralité de la nourriture chez les Québécois.

À l’origine de l’événement, on retrouve le théologien protestant Olivier Bauer. Si le nom vous est familier, sachez que c’est l’homme d’origine suisse qui a réfléchi à la « religion du Canadiens de Montréal » et dont les cours et les livres portant sur ce thème ont eu de larges échos dans les médias au cours des deux dernières années.

Le GRAS, c’est son idée. L’acronyme signifie Groupe de Recherche sur l’Alimentation et la Spiritualité. Il réunit des chercheurs de divers domaines, dont la théologie et la nutrition. « Nous avons eu des boutades sur le nom. Mais je dis toujours : c’est du bon gras ! », explique à la blague le théologien.

« L’idée était d’avoir un groupe multidisciplinaire qui réfléchit à ces questions », résume-t-il, lui qui estime qu’il y a trop peu de recherche sur les liens entre spiritualité et nourriture au Québec.

Mais mercredi prochain, les curieux seront doublement servis : d’une part, parce que la question sera abordée de front dans le cadre d’une conférence-midi à l’Université de Montréal, d’autre part, parce que le lunch est offert…

Hostie et poutine chez Léonard de Vinci
Le groupe de recherche s’est penché sur des représentations culturelles adaptées du célèbre tableau de La Cène de Léonard de Vinci. Pour alimenter leur réflexion, les chercheurs regardent ce qui est mis sur la table dans ces copies du tableau du peintre italien. « On a trouvé des images québécoises, dont quatre nous semblaient intéressantes », indique le professeur Bauer.

Mais pourquoi le mariage entre une hostie et une poutine ? « Ce n’est pas de ma faute ! », lance en riant le professeur, qui assure que cette association découle des représentations analysées.

Parmi celles-ci, il y a un bas-relief des Îles-de-la-Madeleine. Dans cette représentation davantage ancrée dans la tradition catholique, les chercheurs ont relevé l’ajout sur la table de pain et de raisins.

Les chercheurs ont également retenu une caricature liée au Canadiens de Montréal. La scène se déroule dans une taverne montréalaise. Sur la table, face aux « disciples » – des partisans convaincus – le dessinateur a illustré le « repas traditionnel » de l’amateur de hockey : ailes de poulet, bière, chips et pizza.

La fameuse publicité controversée de 2008 du Bal en Blanc, le plus grand rave de l’année à Montréal, a aussi été scrutée. La scène éclatée misait sur le multiculturalisme et la représentation de l’homosexualité, alors que toutes les personnes étaient vêtues, parfois légèrement, de blanc. Sur la table, une table tournante et… des vases sacrés. « Comme quoi même sortie de l’Église, l’eucharistie demeure symbole de communion », analyse Olivier Bauer.

Enfin, la présence symbolique de la poutine provient d’une photographie qui semble avoir été prise par des touristes. Dans ce cas, le fameux plat de patates frites nappées de fromage « en crotte » et de sauce brune trônait sur la table.

« L’idée de cette conférence est de montrer cet inventaire du tableau de Léonard de Vinci et de ses représentations. »

Les exemples du professeur Bauer abondent. Parmi les exemples qu’il énumère, il y en a un tiré de l’émission À la di Stasio. « Mais cette fois c’était de la cuisine élaborée. On ouvre ainsi sur une nourriture plus saine [que la poutine]. »

« On travaille sur des objets culturels : un menu, des tableaux, des photos. Ce n’est pas exhaustif. Nous avons fait des choix. Si des gens se donnent la peine de l’inclure dans le dernier repas, c’est parce que la nourriture présentée a une valeur particulière. Laquelle ? Voilà la question à laquelle nous réfléchissons. »

Un rapport complexe à l’hostie
L’hostie, bien que dans le titre de l’évènement pour sa référence sacrée, n’aura pas une grande place dans la conférence. Mais l’association entre une hostie et une poutine pourrait-elle irriter certaines personnes ?

« J’imagine, oui, mais elles commencent à avoir l’habitude. C’est un peu ma marque de commerce. Je tente de mettre en évidence des éléments que je constate. Dans ce cas-ci, il s’agit des nourritures fondamentales du Québec. »

Pour le théologien, l’importance de l’hostie dans la culture ambiante est le symbole de la puissance de l’Église catholique dans l’histoire du Québec. « Il n’y a aucun autre pays au monde où l’on vend des hosties dans les supermarchés ! Et où l’on sacre avec le mot « hostie », à part la Catalogne, semble-t-il », fait-il valoir.

Il constate que depuis l’an 2000, il y a une tendance dans l’Église catholique à remettre en valeur la sacralité de l’hostie. Jean-Paul II et le Congrès eucharistique international de Québec n’y seraient pas étrangers.

Il rappelle par ailleurs la fascination pour l’incident impliquant le premier ministre du Canada, Stephen Harper, lors des funérailles de l’ancien gouverneur général Roméo LeBlanc en 2009, alors qu’il y a eu tout un débat pour savoir si le premier ministre avait mangé l’hostie ou s’il l’avait mise dans sa poche.

Il s’est également intéressé au cas d’un jeune québécois qui profanait des hosties de diverses manières pour ensuite mettre les vidéos sur Youtube. Le tollé provoqué a obligé le jeune à retirer ses vidéos du site de partage.

Le GRAS attend environ 20 personnes à cette conférence-midi. Tout le monde peut y participer. Ceux qui réserveront se verront offrir le repas. « Nous présenterons notre recherche en même temps que le repas. Je ne sais pas si nous servirons de la poutine, car c’est difficile à réchauffer. Et s’il faut manger avec les doigts… Nous aurons peut-être des ailes de poulet, ou de la pizza. Mais nous aurons aussi des options végétariennes. »

« Le principe est d’adapter la nourriture au contexte », de dire le professeur Bauer. Comme pour les représentations analysées.

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Photo : détail de la publicité du Bal en Blanc de 2008.

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Des modifications techniques ont été apportées à Crayon et goupillon au cours des derniers jours, ce qui l’a parfois rendu difficile d’accès. Il devrait désormais être plus rapide à charger. Merci à Ubiquest d’avoir si bien assuré ces améliorations techniques !