Corps meurtris

Corps meurtris

Le début du procès de Mgr Raymond Lahey n’aura finalement pas donné lieu à une reprise de scandale sexuel impliquant l’Église. En partie parce qu’il y a peu de nouveauté, mais aussi parce que l’actualité canadienne a le regard ailleurs en ce moment.

Les élections fédérales, les premiers faux-pas des néo-démocrates, la mort de ben Laden, les détails sordides sur le meurtre des enfants du docteur Turcotte et les inondations au Québec occupent l’essentiel de l’espace médiatique. Même les spéculations d’un vaticaniste américain sur la possible élection du cardinal Marc Ouellet lors du prochain conclave ont excité davantage les médias québécois que le procès de Mgr Lahey. Le Carême est terminé, Pâques est passé, et l’Église catholique a évité cette année un scandale planétaire, contrairement aux deux années précédentes. Le procès de Mgr Lahey survient au moment où tout le monde a la tête ailleurs.

Même une grossière erreur de Radio-Vatican, qui parlait d’un « nouveau » scandale de « pédophilie » n’aura pas réussi à faire partir en vrille cette histoire.

Le plaidoyer de culpabilité de Mgr Lahey évite même à tout le monde d’apprendre le fin détail de ce que contenait ses ordinateurs. En 2009, on parlait de près de 1000 fichiers. Cette semaine, on évoquait plutôt environ 600 photos et vidéos. Quelques informations vagues concernant des photos de garçons de huit ans ont circulé, mais on n’en saura pas tellement plus.

L’ancien évêque d’Antigonish a eu la meilleure attitude possible dans cette situation, la seule réellement acceptable pour un homme de son rang : plaider coupable, refuser la possibilité de libération sous certaines conditions et demander à entamer sa peine d’emprisonnement dès maintenant, ce qui lui fut accordé sur le champs. L’homme d’Église connaîtra sa véritable sentence sous peu. La peine criminelle maximale encourue est de dix ans. Son avocat n’a pas manqué de souligner à quel point son client était rongé de remords.

À Antigonish, son successeur s’est exprimé sans équivoque, indiquant en conférence de presse que c’est une bonne chose que Mgr Lahey aille en prison. Il en a de nouveau profité pour réitérer sa désolation face aux abus perpétrés dans son diocèse il y a quelques décennies, mais dont les plaies sont encore béantes. D’ailleurs, le diocèse d’Antigonish doit toujours honorer l’entente historique de 15 millions $ conclue par le héro du mois d’août 2009, nul autre que Mgr Raymond Lahey, pour dédommager des dizaines de victimes. Les versements débutent bientôt : le premier est prévu à la fin du mois, le 31 mai. L’Église d’Antigonish versera alors 5 millions $ d’un coup, avant de répéter l’expérience le 1 novembre, et encore une fois en 2012.

Mais même si l’Église a évité une catastrophe médiatique au cours des derniers jours, le défi de Mgr Brian Dunn à Antigonish demeure entier.

Alors que les entailles étaient déjà bien visibles lors de l’entente signée par Mgr Lahey, son arrestation quelques semaines plus tard a touché une artère vitale : la confiance. « Comment un homme qui a écouté toutes nos doléances avec sollicitude peut-il être arrêté pour possession et importation de pornographie juvénile ? », se demandaient les victimes, complètement dégoûtées de la tournure des événements.

Mgr Dunn a rappelé jeudi dernier que l’entente tient toujours, et qu’elle vise notamment à favoriser la réconciliation entre l’Église et les victimes. Mais, dans une situation qui rappelle celle du diocèse de Bathurst au Nouveau-Brunswick, les catholiques sont tout aussi amers. Voilà leur diocèse et leurs paroisses dépouillés de plusieurs millions $ et d’une bonne partie de leur crédibilité, et de leur avenir.

Le porte-parole du diocèse d’Antigonish, Paul Abbass, a confirmé que les paroisses avaient accumulé 4 millions $, que la liquidation des investissements du diocèse a permis de récolter 3 millions $, et que la vente de propriétés diocésaines a rapporté jusqu’à présent 2 millions $. Il manque encore au moins 6 millions $, car d’autres poursuites sont intentées par des victimes qui ne font pas partie de l’entente d’août 2009. Cela pourrait coûter 3 millions $ supplémentaires. L’Église d’Antigonish n’aurait ainsi récolté que la moitié de la somme nécessaire.

Autre entaille : alors que le diocèse avait promis de ne pas toucher aux églises et aux presbytères, voilà que le porte-parole a laissé entendre qu’il faudra peut-être réviser cette position concernant les presbytères.

Le cas Lahey est sournois car il ne se calcule pas aussi facilement que tous ces millions. Il survient au moment où le diocèse d’Antigonish espérait tourner la page sur son passé. La collecte de tout cet argent, en vertu d’une entente conclue par un homme au comportement criminel, s’accompagne d’une perte de confiance sans précédent dans l’histoire de l’Église néo-écossaise. Le moral sapé, les coffres vides et la culpabilité sont aujourd’hui le lot de l’ensemble des catholiques d’Antigonish. Le corps ecclésial d’Antigonish ne ressemble maintenant que trop à ces petits corps d’enfants, meurtris et trahis par des hommes en qui ils avaient placé leur confiance, et dont la vue plaisait tant à cet évêque catholique.

Huit ans se sont écoulés entre l’arrivée de Mgr Lahey à Antigonish et son procès. Huit ans, l’âge d’un enfant à l’aube de sa vie dont l’horizon s’assombrit soudainement.

« Comme ses lèvres entr’ouvertes ébauchaient un demi-sourire je me dis encore: « Ce qui m’émeut si fort de ce petit prince endormi, c’est sa fidélité pour une fleur, c’est l’image d’une rose qui rayonne en lui comme la flamme d’une lampe, même quand il dort… » Et je le devinai plus fragile encore. Il faut bien protéger les lampes: un coup de vent peut les éteindre… »

- Le Petit prince, Antoine de Saint-Exupéry

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Image inspirée d’une œuvre de Ferdinande Andreini.