Catho et homo : premier portrait

Catho et homo : premier portrait

Voici le premier texte intégral d’une série de portraits sur des catholiques homosexuels du diocèse de Québec où il est question de leur rapport à la foi. Ni apologétiques ni vindicatifs, ces portraits visent à illustrer une réalité parfois taboue au sein de l’Église catholique. Les personnes interviewées ont toutes un point commun : elles sont impliquées dans leur communauté chrétienne, soit par leur travail pastoral, soit par leur engagement au sein de groupes ou de comités. La série est également publiée dans Proximo.

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Anne-Josée a grandi à Charlesbourg dans une famille monoparentale. Elle travaille à l’Institut universitaire en santé mentale de Québec en tant qu’ergothérapeute depuis quelques années. C’est sur un balcon par une chaude soirée du mois de juin qu’elle accepte de raconter sa vie.

Grande et mince, la jeune femme parle avec entrain de son histoire de vie et des grandes questions qui ont jalonné son existence. Le processus d’acceptation de son homosexualité découverte à la mi-vingtaine a bousculé en elle souvenirs et passions. Pendant plus de deux heures, elle raconte son histoire personnelle, toute empreinte de religion.

« Je viens d’un milieu catholique pratiquant », indique-t-elle d’emblée.

Ses parents se sont séparés alors qu’elle avait six ans. Son père était dans une secte. Après le divorce, sa mère a dû trouver un emploi pour subvenir aux besoins de ses quatre enfants. C’est ainsi qu’elle a occupé divers emplois, dont celui de ménagère au début, avant d’être plus tard sacristaine à temps partiel dans une paroisse de Québec.

« Ma mère est devenue pratiquante après la séparation. Elle était très impliquée dans les messes familiales. Elle nous amenait à la messe avec elle tous les dimanches. À partir de ce moment, nous avons fait des prières tous les soirs. Nous disions même le chapelet après le souper », résume-t-elle, avant de préciser en riant que « ça c’était moins le fun ».

Brebis de Jésus
Alors qu’elle était à l’école primaire, elle a commencé à fréquenter les Brebis de Jésus dans l’église qui se trouvait juste à côté de l’école. Il s’agit d’un mouvement d’évangélisation destiné aux enfants lancé en 1985 par sœur Jocelyne Huot, une religieuse de Saint-François-d’Assise. Le mouvement est particulièrement populaire dans le diocèse de Québec, d’où il est issu.

« Pour moi, ça a été un lieu paisible. Il y avait toujours un accueil sincère. On nous parlait de Jésus le Bon Pasteur qui accueille sa brebis et qui va chercher sa brebis égarée… Le côté tendresse de Dieu me rejoignait beaucoup. On priait devant le tabernacle. Je me rappelle que je priais toujours pour mon père. Ensuite, on chantait un chant de saint François d’Assise », se remémore-t-elle. « C’était mon lieu de ressourcement. »

Les années passent. Anne-Josée choisit d’étudier en sciences de la nature au CÉPEG, sans pour autant savoir ce qu’elle voulait faire plus tard. C’est alors qu’elle décide de poursuivre sa quête spirituelle auprès des Sœurs du Bon Pasteur, où elle entre comme pré-novice en janvier 2001. Cet engagement l’amène à aller faire un travail pastoral au Rwanda. Pendant le voyage, elle réalise que la vie dans une communauté religieuse ne lui convient pas.

Théologie
« J’ai fait un discernement. J’ai décidé de retourner aux études. De retourner vivre chez ma mère. Je pensais toujours au domaine de la santé, mais ce n’était pas clair dans ma tête. Et tant qu’à rien faire, je me suis inscrite en théologie. »

Les quelques cours suivis en théologie l’intéressent suffisamment pour l’inciter à s’inscrire au Centre Agapê pour l’année scolaire 2002-2003. Le programme Agapê-Mission lui offrait un engagement d’un an, une vie communautaire avec d’autres jeunes croyants, le tout coiffé d’une expérience missionnaire au Mexique l’été suivant. Parmi les quelques conditions requises pour être admis au Centre, il y a la promesse de mettre sur la glace toute relation amoureuse. Elle attend donc la fin de son année pour avouer son amour à un autre participant. Celui-ci est devenu son premier copain. Et aussi le premier garçon avec lequel elle a eu quelques expériences sexuelles.

L’automne suivant, Anne-Josée retourne aux études, mais en ergothérapie cette fois. Son copain vit avec elle chez sa mère, ce qui crée parfois quelques tensions au sein de la maison.

À l’Université Laval, elle se lie d’amitié avec une autre étudiante. Après quelques mois, Anne-Josée réalise qu’elle a une attirance physique pour sa nouvelle amie. Pendant un rendez-vous, les deux jeunes femmes s’embrassent, un moment fort qu’elle raconte aujourd’hui avec émotion, d’autant plus qu’elle ressentait à l’époque le poids d’avoir trompé son copain.

« J’ai été infidèle du fait que j’ai embrassé Catherine. En plus, quelqu’un du même sexe… j’étais dans le péché, indique-t-elle. Mais je me disais : tant que ça restait entre Dieu et moi, ça dérange qui ? »

« Ce qui m’a amené à faire mon coming out et à en parler avec mon copain, c’est quand j’ai su que l’attirance envers Catherine était réciproque. Si je n’avais pas su ça… je ne serais peut-être pas rendue là dans l’acceptation de mon orientation. Je ne sais pas si j’aurais pu être à l’aise avec un coming out. J’aurais peut-être fait ça plus tard, avec des enfants et un mari dans le décor… »

Bouleversée, elle consulte plusieurs sexologues et demande à Catherine de lui laisser le temps de réfléchir à tout ça. En avril 2006, leur relation devient officielle après quelques mois de discernement.

Dieu, le mariage et les enfants
« Quand j’ai commencé à sortir avec Catherine… j’avais mis l’idée du mariage de côté. Parce que dans le catholicisme, on ne se marie pas devant Dieu si on est lesbienne. J’acceptais que je ne puisse pas me marier un jour. »

Mais les tensions dans le couple concernaient surtout la question des enfants.

« Au début de notre relation, je lui disais que parce que nous sommes deux femmes, nous ne pouvons pas avoir d’enfants. Mais pour Catherine, c’est important [d’en avoir]. Nous nous sommes même séparées temporairement à cause de ça. Nous n’allions pas dans la même direction. »

La situation évolue lorsqu’elles se mettent à explorer les différentes options qui s’offrent à elles : famille d’accueil, insémination avec un donneur connu, insémination avec un donneur inconnu. C’est finalement cette dernière option qui est retenue.

« Nous sommes présentement en attente des deux cliniques de fertilité à Québec : PROCREA et la clinique du CHUL. Nous avons aussi suivi des formations avec la Coalition des familles homoparentales [un regroupement qui promeut « la diversité des familles »]. »

Les deux femmes ont notamment appris qu’il est possible de mettre les deux mères sur les certificats de naissance d’un enfant au Québec.

« On attend un appel. Pour l’instant je prends ma température, car c’est moi qui porterai l’enfant. »

Mais le processus d’insémination ne fonctionne pas toujours. Consciente qu’il n’y a aucune garantie, Anne-Josée indique qu’elle ne voudrait pas multiplier les démarches.

«  Pour moi, la vie a toujours émané d’un homme et d’une femme. Je ne suis pas sûre que j’irais jusqu’à la fécondation in-vitro. »

Anne-Josée avoue toutefois que « dans un monde idéal », elle aurait préféré que les enfants connaissent leur père, ce qui ne sera vraisemblablement pas le cas.

Le couple a l’intention de faire baptiser ses enfants.

Spiritualité
Catherine n’est pas pratiquante. Ce qui n’a jamais empêché Anne-Josée de le rester. Elle va souvent à la messe et fréquente un groupe de partage et de prière où elle côtoie d’autres jeunes catholiques.

« Depuis un an ou deux, je vais moins à la messe dominicale. Ce n’est plus une priorité comme avant. Mais je continue les rencontres avec ce groupe. »

« Il n’y a jamais eu de tensions entre Catherine et moi au sujet de la religion. Souvent, c’est elle qui m’incite à aller à la messe. « Vas-y, ça va te faire du bien », me dit-elle. »

Si Anne-Josée tient autant à assister avec assiduité à ces rencontres de groupe, c’est en grande partie en raison de la présence d’un prêtre catholique qui l’accompagne. Elle voit en lui un ami et un confident qui ne la juge pas. Elle ne veut cependant pas dévoiler son nom, « pour ne pas le mettre dans le trouble ».

Mariage
Au terme d’un long processus de préparation et de réflexion, les deux femmes se sont mariées civilement l’automne dernier devant environ 55 personnes, dont le prêtre qui accompagne Anne-Josée. Ce dernier, sans bénir l’union, a proposé une  prière au terme de la cérémonie.

« Pendant notre mariage, je voulais qu’il y ait un espace spirituel. Toute son ouverture, son audace, son accueil dans notre réalité. Son soutien. Il a accepté de donner une dimension spirituelle à notre engagement », indique-t-elle avec reconnaissance.

La relation mère-fille
Mais avant le mariage, Anne-Josée a voulu se rapprocher de sa mère, dont le soutien comptait énormément pour elle. Mère et fille, elles sont parties ensemble effectuer un pèlerinage en Terre Sainte l’été dernier.

« Ma mère est une femme monoparentale qui a élevé quatre enfants. Elle nous montre son amour en faisant des choses. Elle le verbalisait moins. Lors de ce pèlerinage, je n’avais pas d’attente… mais je savais que ça ferait bouger des choses. Elle m’avait déjà dit que si je me mariais avec une femme un jour, elle ne serait pas là. Souvent le soir à l’hôtel, elle me posait des questions qu’elle ne m’aurait jamais posées à Québec. On a pleuré ensemble. Je me suis fait prendre dans ses bras comme jamais avant. Je savais qu’elle m’accueillait comme je suis, même si je ne rencontrais pas ses critères de « normalité »», détaille la jeune femme avec émotion.

« Pour ma mère, l’homosexualité, c’est une maladie. Ça se traite, ça se soigne. J’ai grandi avec l’idée qu’on ne nait pas homosexuel : on le devient par des traumatismes. Elle est convaincue que parce qu’elle voulait avoir un garçon au lieu de la petite fille que j’étais, c’est de sa faute. Ça, et des traumatismes par rapport à mon père. Je ne partage pas cet avis-là. J’ai arrêté de me demander pourquoi je suis attirée par les femmes. Je le vis. Je n’ai pas mis de côté mon cheminement de foi, mes croyances. Je n’ai pas eu de révolte contre l’Église non plus. »

« Pour ma mère, le projet de mariage débouchait sur une famille, avec des enfants. » D’où les réticences. Mais le voyage a porté fruit : la mère et la fille se sont rapprochées, et Anne-Josée a eu le bonheur de voir sa maman présente le jour du mariage.

Rapport à l’Église
Questionnée sur sa perception du nouvel évêque de Québec, elle indique qu’elle ne suit pas beaucoup le monde épiscopal. Sur Mgr Gérald C. Lacroix, elle a une opinion favorable. Elle précise qu’elle n’a pas d’opinion sur son prédécesseur, le cardinal Marc Ouellet.

En ce qui concerne l’approche de l’Église catholique avec l’homosexualité, ses propos sont plus tranchés.

« Ça me déçoit. C’est très campé. C’est un péché, et moi je suis une pécheresse », résume-t-elle, avec de lancer avec une pointe d’ironie : « Mais qui me lancera la première pierre ? »

« Ce qui m’aide à ne pas être frustrée, c’est de connaître un prêtre accueillant, et de côtoyer des catholiques ouverts et accueillants. Sans ça, je pourrais être furieuse. En faisant mon coming out, je ne voulais pas non plus changer mes croyances. On avait fait une célébration avec des membres de l’Église unie du Canada, et j’ai réalisé qu’ils font les mariages homosexuels. Comme quoi il y a des chrétiens plus évolués que les catholiques… Mais j’ai réalisé que je suis catholique pour le rester. »

Tandis que la nuit tombe, l’entretien touche à sa fin. Les lampadaires s’allument. Réprimant un bâillement, elle se penche sur la table et regarde les feuilles nouvellement sorties être agitées par le vent dans le boisée tout près.

« Dieu m’aime », chuchote-t-elle, arborant un sourire discret et confiant.