Catho et homo : deuxième portrait

Catho et homo : deuxième portrait

Voici le deuxième texte intégral d’une série de portraits sur des catholiques homosexuels du diocèse de Québec où il est question de leur rapport à la foi. Ni apologétiques ni vindicatifs, ces portraits visent à illustrer une réalité parfois taboue au sein de l’Église catholique. Les personnes interviewées ont toutes un point commun : elles sont impliquées dans leur communauté chrétienne, soit par leur travail pastoral, soit par leur engagement au sein de groupes ou de comités. La série est également publiée dans Proximo.

***

Danny n’a jamais eu de doute sur son orientation sexuelle. Dès le début de sa puberté, il a su qu’il était homosexuel. L’acceptation de cette réalité, par contre, a connu de longues périodes de doutes, teintées de déchirements en raison de son désir de suivre le Christ.

Depuis plusieurs années, Danny, c’est Jésus. Le Jésus du Théâtre Théamo qui présente des pièces de théâtre inspirées de l’Évangile vues par des milliers de catholiques au cours des dernières années. Un homme talentueux à la voix d’or, qui incarne le Christ à travers des tournées depuis 2005.

Danny est comblé. Il a marié « l’homme de sa vie », avec qui il peut prier et aller à la messe. Un homosexuel catholique hispanophone qui assume tout autant sa foi que son orientation sexuelle. Il a même eu droit à un mariage catholique.

Nous retrouvons Danny dans son nouveau logement, où il vient d’emménager avec son mari et leurs colocataires. Ce vieil appartement est situé à dix mètres d’une église catholique dans un quartier populaire de Québec. L’odeur de la peinture fraîche et les boîtes encore empilées du déménagement n’offrent pas le cadre le plus intime pour une entrevue.

Nous voilà partis pour un restaurant spécialisé en nourriture sud-américaine et asiatique. Danny dresse un bref résumé des dernières années de sa vie. Quelques ruelles plus loin, dans un resto aux lumières tamisées où tournent en boucle des classiques de la chanson espagnole, Danny se confie.

L’homme de 30 ans est originaire du nord-est du Nouveau-Brunswick. Il habite à Québec depuis une dizaine d’années. Il est actuellement animateur de vie spirituelle et d’engagement communautaire pour une commission scolaire de la région.

Un coming out à un jeune âge
En venant à Québec en 2001, il a pris la décision d’être abstinent et de consacrer sa vie au Christ. Il voulait mettre derrière lui son adolescence marquée par plusieurs expériences homosexuelles. Pour lui, il n’y a jamais eu de doute : il est gai.

« Ma mère m’a demandé à 14 ans si j’étais homosexuel. Je n’étais pas capable de lui répondre. Dans le fond, elle le savait avant moi. À 15 ans, je lui ai dit que je l’étais. L’année suivante, je l’ai dit à mon père et à mon frère. Et à 17 ans, je l’ai dit à l’école », relate-t-il au sujet de son coming out.

« J’ai eu quelques mauvaises expériences de couple, avec des gars beaucoup plus vieux que moi. Quand j’avais 17 ans, mon copain en avait 31. Un jour, un gars m’a approché. Il voulait juste du sexe. Je l’ai repoussé. Il était très attirant. Mais je sentais que c’était faux. Et j’ai partagé ce que je venais de vivre avec un ex. Il m’a dit que c’est tout ce que je méritais dans ma vie, du sexe. C’était de la jalousie. Mais ça m’a amené à me questionner sur ce que je voulais vivre. C’est clair que je ne voulais pas vivre ce que j’avais vécu avec eux. J’avais 19 ans. J’avais eu trois relations homosexuelles, dont une qui avait duré très longtemps. »

À 19 ans, Danny décide alors de se consacrer au célibat. « C’était l’appel de Dieu pour moi. »

Il arrive à Québec, où il étudie la théologie au Centre Agapê. Il travaille et vit au monastère rédemptoriste de Sainte-Anne-de-Beaupré et se rend aux Journées mondiales de la jeunesse de Toronto l’été suivant.

« Ce fut ma période extrême. Je jeûnais deux fois par semaine. J’étais pire qu’un Pharisien ! Mais mon but était de devenir prêtre. »

Séminariste
Il entre donc au Grand Séminaire de Québec en 2003, avec l’accord de l’évêque de son diocèse d’origine – Bathurst – Mgr Valéry Vienneau.

« Je suis resté au Séminaire un an et demi. Je suis sorti parce que je suis tombé en amour avec un confrère. Je ne voulais pas l’empêcher de vivre son engagement. J’ai compris que le célibat n’était pas pour moi et que je n’avais pas un appel au sacerdoce. »

« Mais je ne suis pas déçu, précise-t-il entre deux gorgés de thé. Ç’a été l’une des meilleures formations que j’ai eue. »

Ce qui le déçoit, par contre, ce sont les histoires qui ont circulé à son sujet dans les milieux catholiques de Québec par la suite.

« Il y en a eu des histoires quand je suis sorti du séminaire ! J’entendais que j’étais rendu danseur, ou que je faisais des show de drag queen. Un ancien confrère qui est sorti lui aussi m’a dit que les gens racontaient que je dansais nu sur des tables. Je lui disais à la blague : « il est où le corps pour que je fasse ça? » »

Danny rigole bien en évoquant l’absurdité de ces rumeurs. Mais en faisant le bilan de cette période de sa vie, il n’hésite pas une seconde :

« Je suis rentré dans le garde-robe pour plaire à l’Église. Je savais depuis toujours que j’étais homosexuel. J’ai quitté le Grand Séminaire, mais c’était clair pour moi que j’étais appelé à suivre le Christ plutôt comme laïc. Comme laïc homosexuel. »

Le rôle de Jésus
Ce n’est que peu de temps après qu’il est approché pour jouer le rôle de Jésus dans la pièce Crime passionnel. Celle-ci raconte l’histoire de la Passion du Christ et est présentée par le Théâtre Théamo depuis plusieurs années. Danny est donc devenu le Jésus de Théamo lors du Carême 2005, et occupe encore ce rôle aujourd’hui.

« La première année… faire Jésus… je capotais! C’était comme … trop. C’était représenter l’inaccessible, chuchote-t-il en écarquillant les yeux. Mais Dieu s’est fait accessible par Jésus. Des gens venaient me voir pour me demander de les toucher! J’ai toujours prié avant chaque présentation pour que le Christ prenne toute la place. C’est gros. Ce n’est pas un rôle que je prends à la légère. Chaque phrase est importante. Chaque émotion. »

« La première année, je jouais Jésus comme une victime. J’ai évolué. Moi même, j’ai cessé de me voir comme une victime. Jésus choisissait d’être un leader. Il n’était pas une victime. Il espérait qu’en bout de ligne, il y aurait l’accomplissement du règne de Dieu… et du rêve de Dieu. Il rêvait que l’humanité se tourne vers Lui. C’est par le Christ qu’on le fait. »

L’une des particularités du Théâtre Théamo, c’est d’être accueillie chez les gens dans les communautés où ont lieu les représentations. Tôt ou tard, il se fait poser les fameuses questions souvent destinées aux hommes de trente ans : « êtes-vous marié », « avez-vous des enfants » ? « Marié ? Oui. Des enfants ? Non, on ne sait pas comment faire! », lance habituellement Danny.

Un regard d’incrédulité suit généralement sa boutade.

Récemment, Théâmo était de passage à Rimouski. Danny était hébergé pour l’occasion chez une religieuse. Le mot d’ordre était simple : n’en dis pas trop.

« Bon, je me suis mis les pieds dans les plats. Je lui ai demandé de prier pour mon couple. Elle m’a dit : quand je prie pour des gens, je dois savoir leur nom. Aille… »

Danny n’a pas eu le choix. Il préférait quand même dire la vérité. Il n’a pas vraiment eu la réaction attendue.

« La sœur a poussé un cri d’exclamation, avant de me dire « c’est extraordinaire, tous mes amis sont homosexuels, mais moi je ne comprends pas pourquoi ». »

Finalement, ils ont passé un bon moment à « parler et glorifier Dieu ensemble ». Un moment mémorable que Danny évoque avec un large sourire.

« Des réactions comme ça dans l’Église, ça ramène la paix dans mon cœur. Comme quoi l’ouverture est là. C’est 50-50. C’est pas tout un ou l’autre. Il y a beaucoup de zones grises. C’est pas vrai que tout le monde est contre ou que tout le monde est pour. »

Marier une femme
Parallèlement, Danny a développé une profonde relation d’amitié avec sa colocataire. Ils ne formaient pas vraiment un couple, mais se sont mis à avoir des projets communs.

« Notre amitié était tellement forte… Elle savait que j’étais homosexuel. Mais on se disait qu’on était peut-être un couple spirituel, qu’on pourrait adopter des enfants. Je sentais que son plus grand rêve était d’avoir des enfants. On priait ensemble tous les jours. On avait une vie spirituelle commune très riche. »

Les deux amis décident de se marier. La salle était réservée, les invitations envoyées, la robe achetée. Mais deux semaines avant le grand jour, Danny a tout annulé.

« Ça a été très dur. Ça a tourné en histoire de jalousie. C’est là que je me suis rendu compte qu’elle était très amoureuse de moi. Mais moi, je savais que je ne pouvais pas combler son besoin d’enfanter, son besoin de procréer. Je n’ai jamais couché avec une femme de ma vie. »

Ce qui l’a amené à remettre en question le mariage, c’est que plusieurs amis proches avaient décliné l’invitation. Dont son accompagnateur spirituel. Mais dans ces circonstances particulières, n’aurait-il pas pu accepter avec elle de manière platonique? Danny pose sa tasse et répond calmement :

« Toi, tu coucherais avec quelqu’un du même sexe de manière « platonique ? » »

« L’homme de ma vie »
La discussion s’est naturellement dirigée vers son mariage actuel, celui avec Rigo.

Les deux hommes se sont rencontrés à la fête Arc-en-Ciel, à Québec, l’équivalent de la Fierté gai. Ils se sont croisés à la place d’Youville. Danny sortait du stand des chrétiens gais et déambulait avec un ami anglican. En apercevant Rigo, il s’est mis à rire aux éclats. La nervosité.

« J’ai su tout de suite que c’était l’homme de ma vie. Je suis allé le voir et je me suis mis à lui parler en espagnol. Mais je manquais de mots, moi qui d’ordinaire n’en manque jamais. »
Les deux hommes se sont mis à se fréquenter. Ils ont rapidement convenu de faire leur vie ensemble.

« Ça a cliqué tout de suite. C’était l’un de ses événements qui te dépassent dans la vie. J’avais pas besoin de demander à Dieu. C’était trop clair. »

Le mariage s’organise. Danny et Rigo sont accompagnés par un prêtre dans leurs démarches.

« Rigo avait mille et une questions à poser à cet ami prêtre. Enfant, il allait à l’école chez les Légionnaires du Christ. Il avait totalement l’impression d’être dans le péché. Il ne communiait plus depuis longtemps. »

Le mariage civil a eu lieu trois mois après leur rencontre, le 12 décembre 2009, dans un café qui longe la basilique-cathédrale Notre-Dame de Québec. La date n’était pas anodine, puisque c’est celle de la fête de Notre-Dame de la Guadalupe dont la dévotion est si marquante pour les Sud-américains.

Mais plus tôt cette journée-là, ils ont également célébré clandestinement leur mariage religieux.

Un mariage religieux dans la clandestinité
En effet, leur ami prêtre catholique a accepté de bénir leur union. Cela s’est passé en secret dans un presbytère plus tôt dans l’après-midi.

« C’était la première fois qu’il faisait ça. Je n’ai pas senti de doute chez lui. Nous lui avions demandé une bénédiction, et il a accepté. À notre grand étonnement, il a même pris le rituel du mariage. Ça, c’était son initiative. »

Seulement quelques personnes étaient présentes, et le prêtre leur a demandé de garder ça secret.

« Il y avait ma mère, mon témoin. C’était très émouvant. Quand il a pris le rituel du mariage… Pour ma mère, c’était un élément très important. Pour elle, c’est devenu un vrai mariage à ce moment-là. C’est comme si ça l’avait aidé à passer à une autre étape. Je crois qu’elle a toujours vécu plus difficilement que moi mon homosexualité. Elle m’a toujours accueilli. Elle souffrait à l’idée que je puisse souffrir. Pour elle, c’était comme voir un fils partir à la guerre. »

Danny s’arrête et ne dit plus rien. La gorge nouée, il laisse passer quelques secondes. Pour l’une de ces rares fois, il manque de mots.

Sa mère est décédée il y a quatre mois.

Il reprend son sourire et son histoire quelques instants plus tard.

« Après ça, on est allé à la messe pour aller se présenter à Dieu et se confier à Lui. À la communion, mon ami prêtre m’a dit : tu viendras me voir après la messe. J’étais nerveux, je pensais qu’il regrettait le mariage qu’il venait de faire. Mais non. Il voulait nous offrir ses souhaits. Il nous a dit : « par votre amour, soyez des témoins que l’amour existe pour vrai. Même entre deux hommes ». C’était quasiment un envoi en mission ! »

Danny voulait immortaliser le moment avec une photo. Mais le prêtre a refusé, ne voulant pas s’attirer d’ennuis si jamais la photo se mettait à circuler.

« C’est correct, je comprends. C’était le troisième dimanche de l’Avent, le Dimanche de la Joie, car le 12 décembre était un samedi en 2009. On sortait de la messe et il était encore habillé avec ses vêtements liturgiques roses ! Imagine la photo que ça aurait fait ! »

Joies et déceptions
La vie de catholique homosexuel de Danny est ponctuée de joies et de déceptions. Il garde le moral, mais affirme qu’il est « tanné d’avoir à chercher une place ».

« Comme si je n’avais pas déjà une place. En même temps, précise-t-il en tapant le dessus de sa tête, j’ai arrêté de lire les écrits des chapeaux trop hauts pour vivre ma foi au quotidien, plus près de moi, dans ma mission, dans mes talents. On a tous une mission à la suite du Christ. Je me concentre là-dessus, au lieu de me concentrer sur ce que certains évêques pourraient dire. »

La nomination du nouvel archevêque de Québec le rend toutefois confiant.

« J’ai beaucoup d’espérance, parce que je l’ai entendu parler et j’ai senti que c’est un bon berger. Je lui ai serré la main, et j’ai senti qu’il est vrai. Je l’ai vu proche du monde. »

Il donne cependant en exemple le moment de son arrivée à son nouveau travail dans une commission scolaire pour illustrer la différence qu’il peut y avoir avec le milieu ecclésial.

« Le premier jour où je suis rentré à la commission scolaire, tout le monde se donnait des nouvelles des vacances et de leurs familles autour d’une table de réunion. Quand ce fut mon tour, j’ai simplement dit : « je suis marié avec un homme. On est heureux. » Tout le monde était intéressé à en savoir plus, à me connaître plus. C’est un milieu d’acceptation. Mais quand on travaille au sein de l’Église, on est obligé de se cacher. Sauf si on est un couple modèle. »

Car même s’il veut vivre sa foi en tant que catholique homosexuel sans avoir à rougir, Danny connait bien la conception qu’à l’Église catholique de l’homosexualité, notamment ce que dit le catéchisme.

« Après plus de 10 ans à spiritualiser, à psychologiser, à « iser » ! Je me suis rendu compte que… »

Il marque une pause et se penche vers l’avant.

« Je ne suis pas malade. »

« Je me suis rendu compte que je suis fécond. Que je porte du fruit. Que je peux témoigner du Christ. Et que je peux inspirer des hétérosexuels et des homosexuels à vivre en vérité. Je ne suis pas parfait, loin de là ! C’est peut-être parce que je reconnais que je ne suis pas parfait, que je suis un être humain. »

« Je me dis que ceux qui ne comprennent pas ça ont le droit de ne pas comprendre. Ça m’a pris entre 10 et 15 ans avant de l’accepter. Ça peut bien leur en prendre le double. Ça prend du temps ! J’ai demandé à Dieu qu’il m’aide à comprendre. Il m’a dit : « attends à demain ».

***

Photo de Denise Morneau. Danny dans le rôle de Jésus.