Sainte Anne, grand-mère acadienne

Sainte Anne, grand-mère acadienne

Immanquablement, la presse généraliste souligne chaque année la popularité de la dévotion à sainte Anne au Canada, particulièrement chez les francophones. Des milliers de personnes se rendent dans l’une des nombreuses églises dédiées  à la grand-mère de Jésus, et ce « malgré la baisse de la pratique religieuse ».

La neuvaine à sainte Anne a lieu chaque année du 17 au 25 juillet et culmine avec la fête catholique de sainte Anne et de saint Joachim le 26. Elle demeure l’un des phénomènes de foi populaires les plus ancrés au pays.

Alors que les regards se tournent habituellement vers Sainte-Anne-de-Beaupré en raison de sa taille et de son prestige, d’autres sanctuaires attirent également des foules considérables. C’est notamment le cas de Sainte-Anne-du-Bocage, situé à Caraquet, au Nouveau-Brunswick.

Cette année encore, le sanctuaire acadien a attiré plusieurs centaines de personnes.

Dans son livre intitulé Le culte à sainte Anne en Acadie, la professeure Denise Lamontagne livre les résultats d’une étude ethnohistorique. Elle y montre comment la figure de Notre-Dame de l’Assomption, proposée par les élites clérico-nationalistes acadiennes à la fin du 19e siècle, n’a jamais réussi à remplacer sainte Anne dans le cœur des Acadiens, et comment la dévotion en la sainte grand-mère a des racines très profondes dans l’histoire de l’Acadie.

Assomption vs. sainte Anne
En effet, note la Québécoise d’origine, le premier pèlerinage au Bocage remonte à 1880, époque qui coïncide avec la montée du patriotisme acadien et la promotion de Notre-Dame de l’Assomption.

« C’est paradoxal : au moment où commencent les pèlerinages à sainte Anne, il y a la promotion  du culte à Marie en Acadie. Et on ne note aucune complémentarité entre les deux cultes », souligne la professeure Lamontagne en entrevue téléphonique.

Les Conventions nationales acadiennes de la fin du 19e siècle ont arrêté les symboles acadiens les plus connus aujourd’hui : le tricolore étoilé est devenu le drapeau officiel, l’Ave Maris Stella l’hymne national, et Notre-Dame de l’Assomption – avec sa fête du 15 août – la patronne officielle. L’adoption de ces symboles est largement redevable à l’action militante d’un prêtre appelé Marcel-François Richard (1847-1915). Pour l’homme d’Église, sainte Anne était la sainte des « sauvages » et saint Jean Baptiste le saint des Québécois. Seule Marie convenait parfaitement aux Acadiens.

Mais plus de 100 ans après l’adoption de ces symboles, sainte Anne demeure toujours aussi populaire, et le sanctuaire du Bocage situé sur le territoire du diocèse de Bathurst continue d’attirer les foules.

« Sainte-Anne-du-Bocage, c’est devenu un lieu de piété exemplaire. On y note une résistance au processus d’assimilation au culte marial, indique Denise Lamontagne. Historiquement, il y a une infiltration de la part des clercs, qui imposent Marie dans la liturgie et dans les chants. Le Bocage devient un lieu d’enseignement de Marie. On chante l’Ave Maris Stella et divers chants à Marie. La démarche pèlerine fait l’objet d’une récupération des élites, pour la recentrer autour de Marie. Ça  devient un lieu de rationalisation autour de Marie. Mais est-ce que les gens écoutent ? Ça, c’est une autre histoire… »

Il n’est pas facile de changer les habitudes en matière de dévotion. Après tout, la dévotion à sainte Anne remonte aux premiers temps de l’Acadie coloniale, avec le fort Sainte-Anne, au Cap-Breton.

« Dès le départ, c’est sainte Anne qui vient convertir le « nouveau monde ». Sa figure féminine permet la conversion des habitants de l’Acadie coloniale, alors un territoire principalement amérindien qui couvre presque toutes les maritimes. Sainte Anne était taillée sur mesure pour les Amérindiens », rappelle Denise Lamontagne.

Nogami
En raison de leur mythologie qui accorde une grande place aux ancêtres, et qui fait de l’âge et de l’expérience les sources de la sagesse, les Amérindiens étaient plus sensibles à sainte Anne. D’ailleurs, à l’instar de Marie de l’Incarnation à Québec, certains missionnaires apprenaient la culture amérindienne et la langue micmaque afin de mieux communiquer avec les autochtones. Comme quoi l’actuelle préoccupation de l’Église catholique pour les médias sociaux dans un souci de communiquer avec la culture ambiante n’est pas une idée si nouvelle…

La mythologie micmaque avait son Grand Manitou, appelé Mento, et sa grand-mère universelle, appelée Nogami. Sainte Anne a en quelque sorte pris le relai de Nogami avec l’arrivée des chrétiens.

Le Dimanche des Pêcheurs
Encore aujourd’hui, chaque dernier dimanche du mois de juin est consacré aux Première Nations au sanctuaire de Sainte-Anne-de-Beaupré. On fait remonter l’événement aux pèlerinages qu’effectuaient les missionnaires jésuites avec des autochtones dès le 17e siècle.

Mais au sanctuaire du Bocage, les Amérindiens sont moins présents. Car au Bocage, une autre tradition fait du dimanche suivant la fête de sainte Anne (le 31 juillet en 2011) le Dimanche des Pêcheurs. Le rôle maritime de sainte Anne demeure encore à l’avant-plan en Acadie. Sont-ce les relations tendues autour des droits de pêches ancestraux qui rendent la cohabitation plus difficile entre Blancs et Autochtones au Bocage ? Pas nécessairement, bien que ce ne soit pas impossible. Dans les faits, les Premières Nations se déplacent davantage vers Sainte-Anne-de-Beaupré pour vénérer sainte Anne.

« La grande originalité de Sainte-Anne-du-Bocage, c’est la vocation maritime. C’est encore très important aujourd’hui. Il y a toujours le Dimanche des Pêcheurs. C’est l’occasion de prier et de procéder à la bénédiction des bateaux », fait remarquer Mme Lamontagne.

« La bénédiction des bateaux persiste encore aujourd’hui. Malgré tout. Pourtant, on pourrait dire qu’avec toute la technologie présente sur les bateaux, on pourrait s’en passer. Mais non, c’est encore là. C’est étonnant », admet-elle en faisant référence aux nombreux outils de navigation et de sécurité dont disposent les marins en 2011.

Sainte Anne, symbole maritime
Même si les symboles acadiens officiels ne font pas de place à sainte Anne, celle-ci occupe quand même l’espace symbolique « non-officiel ».

Officiellement, l’étoile de Marie sur le drapeau acadien représente la mer et l’idée que les marins utilisaient les étoiles pour s’orienter. L’hymne national – l’Ave Maris Stella – fait référence à Marie en tant qu’« Étoile de la mer ».

Denise Lamontagne le note bien : « on ne retrouve pas dans les archives orales l’idée que Marie aide les marins. C’est sainte Anne qui les aide ».

La professeure illustre cet exemple avec une habitude concrète qui persiste encore aujourd’hui : quand on refait les coques des bateaux, on y retrouve encore des médailles de sainte Anne incrustées.

Mais le symbole maritime va beaucoup plus loin.

« C’est important de ramener de l’eau de sainte Anne. On voit même des gens qui, sans avoir un culte à sainte Anne, vienne chercher de l’eau dans cette source », souligne l’experte.

Pratiques populaire
Même le papier, objet inflammable s’il en est un, des Annales de sainte Anne produites par le sanctuaire de Sainte-Anne-de-Beaupré était assimilé au symbole de l’eau.

« Les Acadiens ont eu le génie pratique, à partir d’une confiance en sainte Anne, de s’en servir pour arrêter les feux », poursuit Denise Lamontagne.

« On collait des Annales de sainte Anne dans les fenêtres ! S’il y avait un feu dans le village, on mettait les revues dans les fenêtres pour l’arrêter ! Cela est vraiment à mettre en lien avec la vocation maritime de sainte Anne. C’est l’élément « eau » qui vient en quelque sorte neutraliser le feu. »

Deuxième pratique indissociable de l’élément aqueux : pour retrouver un noyé, on allait mettre une image de sainte Anne à l’eau. Là où elle coulait, se trouvait le corps du noyé…

Enfin, jusqu’à tout récemment, un énorme filet de pêche était déposé aux pieds de la statue de sainte Anne au Bocage.

« Ce sont des pratiques qui viennent de façon spontanée. C’est la confiance, la foi en cette princesse des eaux, qui leur permet d’avoir ces pratiques-là.

Une sainte Anne encore pure
Selon Denise Lamontagne, ces pratiques témoignent d’un attachement à une sainte Anne plus originelle, moins révisée par l’Église catholique. Elle souligne par exemple que le modèle français de la « sainte Anne au livre » est encore celui qui domine au Bocage. Le livre que tient sainte Anne dans cette représentation souligne à la fois la sagesse et l’enseignement.

« À Sainte-Anne-de-Beaupré, sainte Anne n’a plus le livre. Elle devient une domestique. La grande thaumaturge, l’omnipotente, devient maîtresse de maison ! »

Une situation qui ne l’étonne pas.

« Des lieux comme Sainte-Anne-de-Beaupré ou l’Oratoire Saint-Joseph sont les lieux de pèlerinage majeurs. À côté, il y a toujours eu des lieux mineurs, qui font moins l’objet d’une censure doctrinale. Leur originalité vient d’une faible attention à réviser et à adapter [des autorités ecclésiales]. Le sanctuaire du Bocage a donc gardé le culte des origines, avec une sainte Anne qui demeure dans la pureté des origines. »

Évidemment, ajoute-t-elle, les Rédemptoristes de Sainte-Anne-de-Beaupré ne tiendraient certainement pas le même discours…

Spécificité acadienne
Le Bocage est ainsi le reflet d’une forme d’indépendance propre aux marins, qui ont encore aujourd’hui une place prépondérante dans la culture acadienne.

« Les marins sont réputés être indépendants, rebelles et résistants. Historiquement, les prêtres ont toujours davantage cherché à convertir les gens de la terre, et non les gens de la mer. »

« Le peuple acadien est un peuple à la géographie apocryphe. Il n’a pas de lieu. L’Acadie, ça relève du cœur. L’Acadie est partout dans le monde. Ce n’est pas un pays imaginaire, c’est un pays réel, mais sans balise géographique ou territoriale. Et cela est typique de sainte Anne, surtout pour les marins. Le regard porte sur l’horizon. »

Un horizon sans délimitation précise, sinon que sa force d’exister. À l’instar de sainte Anne, que la Bible ne mentionne pas, mais dont la dévotion a toujours été présente dans l’Église.

Sainte Anne, c’est la victoire de la foi populaire.

« La foi populaire est là pour répondre aux besoins du vivant. Elle veut vivre ici, maintenant, et bien vivre. Elle ne juge pas. Elle n’est pas le lieu du dogme. À l’image du Christ et à l’image de sainte Anne, elle ne juge pas : elle est du côté des marginaux, des sans voix. D’où l’idée que « quand maman qui non, demande à grand-mère ».

***

Pour en savoir davantage, on peut lire Le culte à sainte Anne en Acadie de Denise Lamontagne paru en 2011 aux Presses de l’Université Laval. L’ouvrage est remarquable et est digne d’intérêt tant pour les Québécois que pour les Acadiens.

***

Signe que la dévotion à sainte Anne traverse les âges et les épreuves : tant les Rédemptoristes de Sainte-Anne-de-Beaupré que le diocèse de Bathurst ont été marqués ces derniers mois par des scandales d’abus sexuels. Il n’en est pratiquement pas question, la séparation entre la dévotion et ces sagas juridiques étant presque complète.