Entrevue avec l’archevêque-élu de Gatineau

Entrevue avec l’archevêque-élu de Gatineau

De plus en plus considéré comme l’une des figures marquantes du catholicisme canadien, Mgr Paul-André Durocher, archevêque-élu de Gatineau et nouveau vice-président de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC), n’a pas perdu une once de son humilité si appréciée. Vendredi dernier, quelques heures à peine avant de s’embarquer en direction de Rome pour la visite annuelle de la présidence de la CECC, il a fait le point sur ses années à Cornwall et sur les défis qui l’attendent.

Nommé archevêque de Gatineau par Benoît XVI le 12 octobre dernier, Mgr Durocher succédera à Mgr Roger Ébacher, qui a occupé ce poste de 1990 à aujourd’hui.

« Un certain soulagement »
« Le nonce m’a demandé d’aller le voir à la nonciature. C’était le 7 octobre, le lendemain des 75 ans de Mgr Ébacher. Donc je me doutais de la raison de cette invitation… », relate avec humour l’évêque de 57 ans.

Sa première réaction?

« Il y avait d’une part un certain soulagement. Comme vous le savez, tout le monde me nomme partout depuis quelques années! »

Le nom de l’évêque d’Alexandria-Cornwall a en effet beaucoup circulé lorsqu’il était question de remplacer un évêque. À Montréal et à Québec, il était fréquemment évoqué lors de discussions informelles, une situation que Mgr Durocher aborde sans complexe.

« Pour être franc, c’est flatteur. Quand les gens nous désirent… je me dis que ça vient confirmer une vocation. C’est une confirmation du peuple de Dieu de ma vocation. Je suis là où Dieu me veut. »

« J’ai 18 ans à donner à Gatineau »
Mais alors que son ministère pastoral n’a pas encore débuté à Gatineau, voilà que d’autres rumeurs laissent entendre qu’il serait à Gatineau pendant quelques années, avant de se voir confier l’archidiocèse de Montréal. Un bruit de couloir qui le fait éclater de rire.

« Le cardinal africain Bernardin Gantin avait fait une sortie contre le carriérisme dans l’Église il y a quelques années, critiquant l’idée que l’on y ferait son chemin comme dans une compagnie, en passant d’un bureau à l’autre… Pour ma part, j’ai toujours pris mes engagements comme des engagements permanents. Je n’ai pas d’arrière-pensée. J’accepte ma nomination, et c’est pour la vie que je m’engage à Gatineau. J’ai 18 ans à donner à Gatineau, et c’est dans cet esprit-là que je m’engage », affirme Mgr Durocher avec aplomb.

Lorsqu’on lui demande s’il croit que le cardinal Marc Ouellet, préfet de la Congrégation pour les évêques, a joué un rôle particulier dans sa nomination à Gatineau, Mgr Durocher rétorque qu’il joue « un rôle important dans toutes les nominations ». Même s’il confie qu’il croit cependant que l’ancien archevêque de Québec s’intéresse de près aux nominations canadiennes, il ne pense pas qu’il « fasse fi de la procédure ».

« Il y a un processus clair, avec des consultations. C’est un processus régulier, qui suit son cours, et qui tient compte de l’avis du Peuple de Dieu. »

Alexandria-Cornwall : « Le diocèse est aujourd’hui plus paisible »
Mais après ce soulagement et l’espoir de voir ces rumeurs enfin cesser, vient la constatation qu’il lui faudra se détacher du diocèse d’Alexandria-Cornwall auquel il a consacré les neuf dernières années de sa vie.

Lors de son arrivée dans ce diocèse ontarien en 2002, l’Église traversait une crise liée à des allégations d’abus sexuels. Même son prédécesseur, Mgr Eugène Larocque, était au cœur de ces allégations.

« Mgr Laroque avait lui-même été nommé dans une accusation, qui s’est ensuite révélée fausse. C’était une situation horrible. C’était l’une des grandes sources des difficultés qu’il y avait à Cornwall. Il fallait un évêque de l’extérieur, quelqu’un qui n’avait pas été mêlé à ces rumeurs. Ces fausses accusations émanaient d’un individu qui avait accusé une douzaine de prêtres et qui s’est ensuite complètement rétracté. Mais Mgr Larocque était dans une situation intenable. Ma situation était plus propice à fournir le leadership qui était demandé ici », rappelle-t-il.

Les avocats de Mgr Larocque lui avaient conseillé de ne pas émettre de déclarations publiques à ce sujet, un silence qui devenait embêtant face aux folles rumeurs qui courraient à l’époque. Le fait que ces accusations aient été complètement fausses a par ailleurs été un point tournant de l’enquête dirigée par le juge Normand Glaude sur ce scandale d’abus sexuels à Cornwall, et dont le rapport a été rendu public en décembre 2009. Lors de la conférence de presse présentant le rapport aux médias, Mgr Durocher avait de nouveau présenté ses excuses aux victimes, et avait offert de les rencontrer. Les autorités politiques et la police étaient aussi durement critiquées dans ce rapport. Mais cette journée-là, seul Mgr Durocher s’était présenté face aux médias.

Malgré cette crise délicate, Paul-André Durocher demeure satisfait de ce qu’il accompli à Cornwall.

« Le bilan est positif. Je suis arrivé – tout le monde le reconnait – dans un moment critique pour ce diocèse à plusieurs égards. Il y avait la crise des abus sexuels, mais aussi la question de l’Armée de Marie, et celle de la restructuration des paroisses. J’ai essayé de m’entourer de conseillers, de prendre le pouls, et de cheminer doucement et clairement. On recherchait surtout un leadership qui prendrait parole, qui serait clair sur diverses questions. Je crois qu’en fin de compte, nous avons fait beaucoup de chemin dans ce diocèse. Il est aujourd’hui plus paisible, et regarde son avenir avec plus d’enthousiasme et d’espoir. L’Esprit a travaillé ici. »

Par ailleurs, Mgr Durocher est particulièrement fier du développement de la pastorale des jeunes et du leadership laïc au cours des dernières années. Aujourd’hui, davantage de laïcs ont des postes avec plusieurs responsabilités.

Théologie du corps : « intrigante » et « provocante »
En ce qui concerne la pastorale jeunesse, il estime que plusieurs jeunes « cherchent une vision de la sexualité qui n’est pas détachée du relationnel, de l’affectif, du spirituel ».

Mgr Durocher a de bons mots à l’endroit de la « théologie du corps », de Jean-Paul II, dont les sessions de formation présentant cette approche sont de plus en plus en vogue chez les jeunes catholiques.

« Jean-Paul II a développé sa vision de la sexualité à partir de textes bibliques et de sa philosophie personnelle, teintée par le personnalisme. »

Selon Paul-André Durocher, cette « théologie du corps » est « intrigante » et « provocante ».

« Elle fait appel à une réflexion profonde de ce qu’est l’être humain. Où peut-on trouver ça dans notre monde aujourd’hui? Elle répond à une quête chez certains jeunes adultes. C’est intéressant, car c’est lié à la question du sens. »

« J’aurais préféré avoir l’occasion de rencontrer le père Arriaga »
En se dirigeant vers Gatineau, Mgr Durocher se rapproche de Mgr Terrence Prendergast, l’archevêque d’Ottawa. La dernière fois qu’il a été question de ces deux hommes dans une même nouvelle, c’était au printemps dernier, alors que l’affaire Développement et Paix (D&P) connaissait un regain d’intérêt suite à une décision controversée de Mgr Prendergast.

En effet, ce dernier avait décidé d’annuler les conférences qui devaient être données par le jésuite mexicain Luis Arriaga. Ce dernier était alors à la tête du Centre ProDH. Son organisme – alors partenaire de l’organisme catholique canadien D&P – était accusé par certains blogueurs canadiens de faire affaire avec d’autres organismes qui ne respectent pas à la lettre la doctrine de l’Église. Le père Arriaga, qui devait donner des conférences dans les diocèses d’Ottawa et d’Alexandria-Cornwall, a été renvoyé au Mexique suite à l’annulation de ses conférences. La décision de Mgr Prendergast a été communiquée le 1er avril. Or, le 4 avril 2011, la CECC indiquait qu’avant l’annulation des conférences dans l’archidiocèse d’Ottawa, le directeur national de D&P avait annulé les conférences du père Arriaga prévues également dans le diocèse d’Alexandria-Cornwall.

On n’a jamais vraiment connu la réaction de Mgr Durocher suite à l’annulation de ces conférences dans ces deux diocèses, dont le sien.

« Je respecte la décision de Mgr Prendergast. Chaque évêque fait un jugement en fonction de son diocèse. Je partage par ailleurs les questions de fond que se posent Mgr Prendergast et les évêques canadiens [au sujet de D&P] », précise-t-il prudemment. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir quelques regrets.

« J’aurais préféré avoir l’occasion de rencontrer le père Arriaga pour échanger avec lui sur cette question-là. J’aurais vu un échange de ce type-là comme étant fructueux. J’ai regretté de ne pas avoir pu le rencontrer », confie-t-il, avant de préciser à nouveau qu’il « n’en veu[t] pas à Mgr Prendergast ».

Dès lors, comment entrevoit-il l’avenir à proximité de l’archevêque d’Ottawa?

« Je suis très heureux d’être voisin de Mgr Prendergast ».

En cas de divergences, Mgr Durocher assure qu’elles ne porteraient pas sur les aspects essentiels de la foi.

« Chaque évêque est différent, comme chaque curé est différent. Nous travaillons toujours en collégialité. Je sais que j’ai collaboré sur des dossiers où j’ai très bien travaillé avec lui. Il se peut que nous fassions des jugements, à un moment donné, où nous pourrions avoir des points de vue différents sur des questions pratiques », concède-t-il en toute franchise.

Blogues catholiques : « C’est là que je vois le ministère de l’évêque comme un ministère d’unité »
Mais les deux hommes se démarquent aussi de leurs confrères par leur capacité à… bloguer. Mgr Terrence Prendergast met à jour quotidiennement son blogue bilingue The Journey of a Bishop depuis le printemps 2009, alors que Mgr Durocher a deux blogues – un francophone et un anglophone – qu’il met à jour une fois par semaine, lorsque son horaire le lui permet.

« Mon blogue cherche à offrir des réflexions sur des thèmes d’actualité dans l’Église. Ce qui m’intéresse, c’est d’apporter une réflexion qui pourrait aider des gens à cheminer dans leur foi chrétienne. »

À titre de vice-président de la CECC, Mgr Durocher préside le Comité permanent des communications de la conférence épiscopale. Ce comité fut créé il y a deux ans, notamment en réaction au climat de tension qui règne dans une bonne partie de la blogosphère catholique, où les propos vindicatifs et les procès d’intention sont souvent légion.

« Il y a un problème avec les blogues catholiques au Canada. Un problème de dialogue. Mais ça ne touche pas seulement l’Église : c’est un phénomène culturel », estime Mgr Durocher.

Une partie du problème viendrait du fait qu’il n’y aucune confiance entre divers camps idéologiques présents dans la blogosphère. Ce qui fait dire à l’évêque blogueur que c’est « malheureux pour la santé de la communauté catholique ».

Mgr Durocher, s’inquiète notamment de la polarisation des opinions sur les blogues, alors que plusieurs personnes tendent à lire uniquement les écrits de ceux dont elles partagent d’emblée la vision du monde.

« À l’époque, j’ai enseigné au secondaire un cours qui s’appelait Media Literacy. Nous apprenions aux jeunes comment aborder les médias. Ce genre de cours, il faudrait qu’on s’y mette tous! Il y a vraiment une éducation de base dans le monde de l’Internet qu’il faut développer. »

Paul-André Durocher reconnait qu’à cet égard, la principale pierre d’achoppement de la blogosphère catholique canadienne concerne l’organisme D&P. Les tensions ont même éclaté les barrières virtuelles, alors que des évêques se sont mis à recevoir des messages hostiles, voire haineux, par lettre ou par téléphone.

« C’est là que je vois le ministère de l’évêque comme un ministère d’unité. De la promotion d’une recherche visant à faire la vérité et la part des choses », indique-t-il.

Politique : « Nous sommes parfois confrontés à des situations auxquelles il faut répondre »
En se rapprochant d’Ottawa, Mgr Durocher se rapproche également du pouvoir politique fédéral. Bien qu’il n’ait pas t’attentes précises à cet égard, il est conscient que son rôle actuel de vice-président de la CECC l’amènera sans doute à se prononcer publiquement sur divers dossiers.

« Si je n’étais pas vice-président de la CECC, je ne serais pas plus impliqué dans les questions politiques qu’un autre évêque. Ce n’est pas tant une question de proximité physique que de relations, croit-il. Il se pourrait qu’à titre de vice-président, je sois appelé à prendre la parole pour des médias de langues française. »

Mgr Durocher participe à la marche annuelle pour la vie, qui a lieu sur la Colline parlementaire à Ottawa. Toutefois, il assure qu’il n’y a pour l’instant aucun dossier précis qui fasse l’objet d’un plan de communications.

«  Nous sommes parfois confrontés à des situations auxquelles il faut répondre », laisse-t-il cependant entendre.

Sa nomination à Gatineau marque également son entrée en tant que membre de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec (AECQ). Le choc risque de ne pas être trop brutal, puisque Mgr Durocher se joint aux évêques québécois depuis maintenant 15 ans quand arrive le moment de leur retraite annuelle.

« Je connais donc bien les évêques du Québec. Il y a quelques jours, à l’un des repas pendant l’assemblée plénière de la CECC à Cornwall, j’ai lancé : « à la prochaine réunion de l’AECQ, je ne dirai pas grand-chose. Ce sera davantage une découverte. » Des confrères du Québec ont ricané en rétorquant : « On verra bien combien de temps tu vas te taire Paul-André! ». »

L’inauguration du ministère pastoral de Mgr Durocher aura lieu le 30 novembre.

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Photo : Facebook