Médias et religions : état de la question au Québec en 70 pages

Médias et religions : état de la question au Québec en 70 pages

Les éditions Fides viennent de publier à l’intérieur d’un même ouvrage les textes des conférences prononcées dans le cadre d’un colloque tenu en février 2011 au Centre culturel chrétien de Montréal au sujet des médias et de la religion. En lisant le titre – Médias et religions : sur la même longueur d’onde? – on se demande avec lassitude s’il s’agira pour la énième fois d’un ouvrage s’affairant à présenter les oppositions entre le monde des médias et celui des religions. Avec ces trois auteurs, on se dit qu’il est heureusement permis d’espérer. Car Yves Boisvert, Rolande Parrot et Jean-Claude Leclerc réfléchissent à cet enjeu depuis plusieurs années dans le cadre de leurs fonctions.

Yves Boisvert
Le premier texte du livre est celui d’Yves Boisvert, chroniqueur judiciaire à La Presse. Il mitraille plusieurs observations justes : la couverture religieuse est devenue anecdotique, les communiqués de presse épiscopaux n’ont plus d’impact, le lectorat jadis hostile envers l’Église lui est maintenant indifférent, les médias répercutent les positions les plus tranchées et les plus percutantes, donc les plus controversées…

Son propos le plus original concerne le marché de l’actualité religieuse au Québec. Selon lui, si un tel marché existait, chaque média développerait ce créneau. « La quasi-absence de tels chroniqueurs [religieux] est donc un effet du manque d’intérêt pour les questions religieuses chez le lectorat, et non la cause », croit-il. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’on parle de religion que le sujet se met à intéresser les masses. Un peu comme le Plan Nord quoi.

Il y a là matière à réflexion, car il met en évidence l’une des questions délicates que la presse catholique doit affronter. Plusieurs dizaines de périodiques se divisent en effet un lectorat décroissant. Il y a peut-être quelques exceptions dans le lot, mais rien pour renverser le mouvement. Si l’on croit que Boisvert a raison sur ce point, il faut alors diversifier le contenu, revoir son approche et offrir moins de « religieux ». Si l’on croit qu’il a tort, encore faut-il en apporter la preuve, dont la preuve financière, et prouver qu’au contraire, le « religieux » est encore un bon vendeur auprès d’un public élargi.

Rolande Parrot
Le second texte est celui de Rolande Parrot. Ancienne responsable des communications de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec, elle a aussi piloté la défunte revue L’Église canadienne. Jusqu’à tout récemment, elle animait une émission radiophonique produite par l’Office de catéchèse du Québec. Bref, une grande dame des communications religieuses au Québec.

Peut-être parce qu’elle a travaillé toute sa vie dans ce domaine, son propos sur l’Église et les médias laisse paraître à l’occasion une certaine amertume, surtout lorsqu’elle critique l’ignorance actuelle des jeunes journalistes face à l’Église. Tout en reconnaissant la qualité de la majorité des journalistes, elle s’étend sur quelques cas anecdotiques, mais omet de donner suffisamment de précisions. Par exemple, elle parle vaguement d’une « émission de divertissement de fin d’année » qui avait doublé les paroles du pape pour lui faire dire des bêtises lors de la canonisation du frère André. Elle fait ici référence sans le nommer à Infoman. C’était dans une émission de fin d’année, oui, mais c’était surtout un montage produit deux mois plus tôt lors de la canonisation du frère André… et qui se voulait humoristique. Peut-être pas de très bon goût, mais pas journalistique non plus.

Cet exemple illustre d’ailleurs l’une des faiblesses de l’ouvrage : Médias et religions aurait plus justement pu s’appeler Médias et Église catholique au Québec, puisque c’est presque exclusivement cet angle qui est traité par les trois auteurs. Le titre laisse ainsi présager les questions qui surgiront lors de la lecture : s’agit-il de l’ensemble des médias de masse ou plus précisément du journalisme ? Parle-t-on de toutes les religions ou de l’Église catholique ? Et que met-on sous le vocable « Église » : des fidèles, des évêques, Rome ? C’est ce manque de justesse et de précision qui enlève parfois un peu de mordant aux arguments des auteurs.

Mais le texte de Rolande Parrot se démarque car il propose aussi des solutions. À cet égard, il est le plus stimulant des trois, car il s’aventure plus loin que la constatation de relations difficiles. Elle identifie par exemple trois critères pour que le message de l’Église ait une meilleure réception dans les médias : utiliser un « langage qui rejoint l’humain », proposer une « prise de parole des laïcs » et agir en « solidarité avec les organismes du milieu ». L’adéquation ou non de ces mesures pourrait en soi faire l’objet d’un débat fructueux, notamment en ce qui concerne les laïcs. Par exemple, dans la mesure où les médias cherchent des paroles d’autorité, quelqu’un pourrait tout à fait faire valoir que la prise de parole des laïcs n’est qu’un vœu pieux dans la mesure où l’autorité réelle exercée par des laïcs au sein de l’appareil ecclésial est encore minime. L’enjeu de la prise de parole médiatique se transporte alors sur le terrain des questions de l’exercice de l’autorité en Église, et amène davantage l’Église à se questionner elle-même.

Mme Parrot a le mérite d’offrir ses idées à un domaine où les penseurs se contentent trop souvent d’étaler de savantes observations sur l’état de la situation en évitant de proposer quoi que ce soit.

Jean-Claude Leclerc
Le dernier texte est celui de Jean-Claude Leclerc, aujourd’hui chroniqueur indépendant de la section Éthique et religion du journal Le Devoir. Il dresse un portrait historique du déclin de la spécialisation religieuse au sein des médias québécois et ose poser la question clé : « Encore de nos jours, une presse ouvertement catholique compte nombre de publications et de rédacteurs, souvent de calibre professionnel, mais sans grande influence dans la société. D’où la question qui hante les autorités ecclésiales et les catholiques : pourquoi les médias s’intéressent-ils si peu à la religion en général, et aux affaire catholiques en particulier? »

Sans affirmer détenir les réponses, il identifie cependant certains éléments structurels propres à l’Église qu’il appelle des « obstacles ». Il souligne notamment à gros traits la tentation de l’Église de regarder le journalisme comme un instrument d’apologétique, voire de catéchèse. « Et encore aujourd’hui, écrit-il, un Benoît XVI propose aux journalistes catholiques de faire œuvre catéchétique. »

Ce qu’il affirme avec aplomb toutefois, c’est que l’Église communique mal : « L’Église a peut-être déjà « parlé en langues », mais presque plus personne ne comprend sa langue d’aujourd’hui », tranche-t-il, avant d’ajouter que l’Église préfère désormais se fasciner pour l’organisation de gigantesques événements. Il ne les nomme pas, mais le lecteur comprend la référence aux Journées mondiales de la jeunesse et autres Congrès eucharistiques internationaux de la planète catho.

Il souligne bien quelques initiatives possibles à envisager, mais à cet égard, son couperet est implacable, tant pour le journalisme québécois que pour l’Église : « En tout cas, à voir l’état du journalisme québécois, on se surprend du peu d’audace et d’innovations en provenance des milieux religieux ».

Bilan
L’ouvrage offre en 70 pages une entrée en matière aux personnes qui désirent se familiariser avec les enjeux actuels concernant les rapports entre l’Église et les médias au Québec. Son petit format constitue sa principale force : il permet de pardonner le manque de développement de certains arguments et d’admirer la capacité de synthèse des auteurs, qui ont su résumer en quelques pages un enjeu aux ramifications complexes en encore peu élucidées. Tout cela donne un ouvrage d’introduction accessible autant aux néophytes qu’aux acteurs du milieu. Car le livre est définitivement destiné à un grand public, et non aux chercheurs. Ceux-ci y trouveront cependant quelques questions pertinentes qui permettront d’alimenter leur réflexion.