3 points de vue sur les rapports religions-médias au Québec

3 points de vue sur les rapports religions-médias au Québec

Le 3 novembre avait lieu à Québec un panel consacré aux religions et aux médias. Intitulé Religion et société : confrontation ou collaboration?, il mettait en vedette trois acteurs québécois connu pour leur travail dans ces deux domaines : David Fines, pasteur de l’Église Unie et ancien rédacteur en chef de la revue réformée Aujourd’hui Credo, Gaëtane Larose, responsables des communications à l’archevêché de Sherbrooke et présidente de l’Association canadienne des périodiques catholiques, et Yves Therrien, un journaliste du Soleil détenteur d’une maîtrise en théologie.

Puisque plusieurs événements ont abordé ce thème au cours des derniers mois (Centre culturel chrétien de Montréal en février, les entretiens Jacques-Cartier en octobre), le premier défi du panel était d’établir sa pertinence dans cette vague récente de rencontres autour de ce thème.

Il ne fut pas aidé en cela par une surabondance soudaine de l’offre dans la ville de Québec le soir du 3 novembre. En effet, au même moment se tenait une conférence de Frédéric Mounier, correspondant permanent de La Croix à Rome, au Montmartre canadien. Les organisateurs du panel n’étaient pas heureux de ce conflit d’horaire, et pour cause : à peine une vingtaine de personnes ont finalement assisté à l’événement qui se tenait au Musée de la civilisation.

Le premier à prendre la parole fut David Fines. Puisqu’il ne pouvait être sur place, lui qui était retenu à Granby, il avait fait parvenir une vidéo de 20 minutes qui présentait l’allocution qu’il aurait dû livrer sur place. Mais il n’était pas le seul absent. L’animatrice de l’événement, la journaliste Catherine Lachaussée, ne pouvait être là non plus.

Le point du vue du pasteur
Après les excuses de circonstance, le pasteur David Fines a débuté sa vidéo en affirmant que la question des rapports entre les médias et la religion ne se pose pas souvent. C’était pourtant le troisième événement qui abordait cet enjeu en 2011…

David Fines a ensuite rappelé son parcours : il est devenu pasteur en 1991, a géré Aujourd’hui Credo, a participé à diverses émissions à l’antenne de Radio Ville-Marie, a rédigé plusieurs communiqués de presse pour l’Église Unie, etc.

Il a poursuivi en laissant entendre que la question de la place des religions dans les médias serait plus précaire au Québec : ailleurs, « dans le reste du monde », la religion aurait « pignon sur rue ». Il a justifié cette affirmation en donnant des exemples de cas européens, notamment en mentionnant le cas du journal La Croix.

Revenant au Québec, il s’est dit étonné de constater à quel point l’information religieuse circule ici en circuit fermé. « Ils [les médias religieux] ont un public cible, celui de nos églises, nos communautés, nos réseaux, mais en dehors de ça, peu d’impact et de présence dans la société civile », a-t-il relevé.

Il a évoqué la présence d’une aversion nationale envers la religion au Québec qui ne facilite en rien la tâche. Soulignant également l’ignorance généralisée des questions religieuses, le pasteur a indiqué qu’il y a très peu de journalistes formés à l’information religieuse.

David Fines a ensuite énuméré quelques médias religieux qui ont changé de vocation au cours des dernières années. Mais il a alors brandi un dépliant promotionnel de Radio Ville-Marie, en regrettant, « sans critiquer », que l’accent soit désormais mis davantage sur la culture et l’action sociale que sur le religieux.

Revenant à la question posée aux panélistes, « Religion et société : confrontation ou collaboration? », il n’a pris position pour aucune option. « Pour moi, c’est ni l’un ni l’autre ».

Selon lui, la société a pris une « énorme distance » envers la religion, et cela se reflète dans les médias. L’ignorance des journalistes sur cette question est aussi ce reflet. La religion est désormais « une banalité quotidienne comme une autre » qui ne soulève plus les passions.

« Est-ce qu’on peut changer quelque chose? »

« Je crois que les gens qui sont indifférents le resteront, quoi qu’on en fasse. Il n’y aura pas de printemps religieux dans les médias », a-t-il fait valoir, avant de préciser que les croyants ont d’autres problèmes plus urgents qui concernent leurs finances et leur membership, et qu’ils seraient « dépassés » en ce qui concerne la question du rapport aux médias.

David Fines a terminé sa présentation en mettant l’accent sur le témoignage, et sur le fait qu’être chrétien, c’est « rendre compte, rendre public ».

Le point de vue d’une responsable des communications
Ce fut ensuite le tour de Gaëtane Larose, responsable des communications à l’archevêché de Sherbrooke et présidente de l’Association canadienne des périodiques catholiques (ACPC).

Elle a d’emblée indiqué que son intervention sera celle d’une « praticienne en relations de presse », dans un contexte de production d’information régionale qui peut différer de celui des grands centres que sont Montréal et Québec.

Se remémorant ses débuts dans le métier au milieu des années 90, Mme Larose a évoqué un « âge d’or » de la collaboration avec les médias locaux, notamment avec le journal La Tribune. Mais cette situation privilégiée n’a pas duré. Le journaliste de La Tribune spécialisé en information religieuse a devancé sa retraite, peu enclin selon elle à suivre les nouvelles politiques du journal.

La présidente de l’ACPC a ensuite décrit la situation actuelle qui prévaut dans les rapports entre le catholicisme et les médias québécois : méconnaissance et préjugés défavorisent l’Église. Son travail de relationniste se fait différemment : les médias demandent ce qui les intéresse et sont plus méfiants envers ce qu’elle peut leur proposer. La collaboration est devenue méfiance.

Si elle s’est réjoui de la couverture médiatique locale entourant l’arrivée de Mgr Luc Cyr dans l’archidiocèse de Sherbrooke, elle a tout de même fait rigoler l’assemblée en rappelant que les deux sujets qui reviennent sans cesse dans ces mêmes médias, particulièrement chez les journalistes plus âgés, concernent le sacerdoce des femmes et le célibat des prêtres.

Elle a ensuite fait valoir qu’en tant que mass média, le cinéma a un impact important « qu’il ne faut pas négliger ». Car les films « ont un impact que nous n’aurions pas créé nous-mêmes ». Elle s’est notamment félicitée de la collaboration des diocèses catholiques au Québec lorsque le distributeur du film Des hommes et des dieux ici, Métropole Films Distribution, leur a demandé de leur prêter mains forte (gratuitement, dans la plupart des cas) pour la promotion.

Mme Larose a ensuite brièvement abordé la question de la pédophilie, un autre grand dossier qui suscite un intérêt médiatique. Selon elle, l’Église est dans une situation délicate, car on l’accuse de mutisme, mais pour les raisons légales, il est parfois déconseillé de commenter publiquement les cas.

La deuxième partie de sa présentation portait toutefois davantage sur la confrontation qu’elle observe entre les médias et l’Église.

Après avoir relevé des lacunes évidentes des médias aujourd’hui, dont un goût aigu pour les vedettes et pour une forme de journalisme spectacle, voire pour le sensationnalisme, elle a réfuté l’idée que la religion relèverait de la sphère privée.

Elle a reçu l’approbation d’Yves Therrien lorsqu’elle a déploré la tentation accrue de la presse écrite de « faire de la télé sur papier ».

« Chaque média devrait avoir un expert du religieux », a-t-elle insisté.

Évoquant la méfiance médiatique envers l’Église aujourd’hui, elle a rappelé que l’Église catholique a toujours eu, « malgré ses erreurs », une « option privilégiée pour les pauvres et les démunis ».

Mme Larose a conclu son intervention en indiquant que « l’Église doit être présente », et que pour cela elle peut « proposer un message non imposé ».

« Les Québécois ont besoin d’éclairage. » Un flou demeurait toutefois à savoir s’il s’agit d’un éclairage dans leur vie spirituelle et morale ou sur des questions religieuses.

Le point du vue du journaliste
La dernière intervention fut celle d’Yves Therrien, journaliste au journal Le Soleil, à Québec. M. Therrien détient une maîtrise en théologie.

En mâchant frénétiquement un chewing gum, le journaliste a d’abord mis en garde l’auditoire : « mes propos risquent d’être crus ». Il a ajouté que « les coups dans les genoux vont pleuvoir de part et d’autre », tant pour les médias que pour les religions.

À travers un bref survol historique de la presse au Québec, il a fait valoir que les médias, traditionnellement des « chiens de garde », sont aujourd’hui devenus des « vautours » qui se concentrent sur des « chairs putréfiées ». Ce faisant, les médias se sont éloignés de leur premier objectif.

Les trois « V » – vrai, vérifié, vérifiable – font trop souvent place aux trois « S » – sang, sexe, sport – au nom du profit.

M. Therrien a ensuite dénoncé l’utilisation des réseaux sociaux dans son métier, affirmant qu’il y est impossible d’avoir du recul, et qu’il s’agit davantage de sensationnalisme et de voyeurisme que de journalisme.

« Notre métier, comme celui de l’Église, est une recherche de la vérité. Je ne suis pas sûr qu’à Hérouxville on a fait ça », a-t-il indiqué. « Cette transformation de mon métier me déçoit. ».

S’attardant ensuite à l’Église catholique, son message était clair : « que l’Église ou les représentants religieux cessent de faire de la théologie ». Selon Yves Therrien, cette habitude de chercher à livrer une conception théologique rend l’intervention médiatique tout à fait indigeste. Le témoignage est nettement préférable, même si ce n’est pas toujours gagné.

« Les chrétiens, en général, sont pas « yâbe » pour le témoignage. J’suis un conteur d’histoire. Ça me prend quelqu’un qui a une histoire intéressante. » « Faut que dans ce monde-là, il y a ait des gens capables de s’ouvrir la trappe et de conter une bonne histoire », a-t-il martelé.

Yves Therrien a soutenu que l’Église et les médias peuvent s’entendre « quand tout le monde cherche la vérité ». Il a qualifié de « connerie » la recherche absolue du scandale.

Il a toutefois rappelé que sur une « patinoire régie par les règles des journalistes », l’Église peine à exceller. « L’Église catholique a encore un chemin de croix à marcher pour parler au peuple dans les médias », a illustré Therrien. « Ayez des vrais témoins crédibles. »

« L’Église n’a pas appris à parler aux médias. Elle a appris à évangéliser. Rencontrer un journaliste, c’est une forme de dialogue où des règles nous échappent. » Et selon le journaliste du Soleil, il faut que l’Église s’accommode de jouer selon ces règles.

Échanges et questions
Pendant la période de questions et d’échanges qui a suivi, certaines interventions se sont démarquées par leur pertinence.

La première intervention qui vaut la peine d’être soulignée fut celle d’un jeune étranger, qui a critiqué le manque de « stratégie » de l’Église catholique au Québec. Il a mis en valeur plusieurs cas français, dont le fameux Prêtre Academy, de même que celui du denier dans le diocèse de Saint-Étienne, ou encore la parodie d’une chanson de Claude François pour financer un monastère dans le coin de Béziers.

À ces cas nous aurions même pu rajouter la campagne du denier du diocèse de Nancy (« En 2010 Jésus Crise, donnez que diable! »), ou celle de 2010 du diocèse de Rennes (« Chez nous, tout est gratuit! », « L’Église est riche », « L’Église ne vous demande rien »).

Évoquant la « disparition de l’échelle des valeurs » des journalistes, Yves Therrien a renchéri en affirmant qu’il n’a pas encore compris comment l’Église ne réussit pas à présenter un message qui est pastoral et non pas théologique.

Pour ma part, cette remarque sur la stratégie m’a semblé plutôt naïve. Après tout, l’archidiocèse de Montréal a de solides campagnes publicitaires année après année. Celle du printemps dernier, au cours de laquelle un panneau situé à l’entrée du pont Champlain affichait « Faites votre prière », était géniale. Et dans plusieurs diocèses ruraux québécois, il existe encore une proximité avec les médias locaux qui fait en sorte que le message, même s’il demeure souvent sobre, est malgré tout bien répercuté médiatiquement.

Mais ce n’est pas d’abord pour sa méconnaissance du contexte québécois qu’elle semblait naïve, ni pour son manque de tact. C’est surtout parce qu’en y regardant bien, ces campagnes françaises données en exemple ont toutes deux points en commun : elles concernent l’argent, et elles affichent une bonne dose d’autodérision.

Autrement dit, elles suscitent un intérêt le temps d’un buzz, histoire de récolter un peu d’argent sur une courte période de temps. Leur penchant pour l’autodérision pourrait laisser croire qu’enfin, l’Église a maîtrisé les « codes » de la communication moderne. Vraiment ? Après tout, des diocèses ou des communautés catholiques refuseraient sans doute d’appliquer cette « formule » à des questions plus profondes qui font appel à ses positions morales et théologiques (avortement, euthanasie, pédophilie). Il ne faut donc pas confondre l’impact d’une campagne publicitaire qui vise un projet d’Église et l’Église comme telle. Influencer la perception sociale d’un ethos ecclésial ne relève pas d’un « manque de stratégie » ou non.

La seconde intervention à souligner fut celle d’Yves Therrien lorsque je lui ai demandé de réagir aux propos d’un confrère journaliste. Dans un colloque dont le thème était à peu près semblable (Centre culturel chrétien de Montréal, février 2011), le chroniqueur judiciaire de La Presse, Yves Boisvert, affirmait grosso modo que s’il y avait réellement un marché pour l’information religieuse au Québec, chaque grand média aurait son spécialiste. J’ai simplement demandé aux intervenants de réagir à cette affirmation.

M. Therrien a d’abord indiqué que « le potentiel de lecteurs est plus élevé qu’on croit ». Selon lui, ce sont les patrons de presse qui ne sont pas intéressés. Il a ensuite raconté comment il avait proposé au Soleil un plan précis après le Congrès eucharistique à Québec en 2008 (les articles d’Yves Therrien à cette occasion avaient été très appréciés). Il a suggéré à ses patrons de produire une page par mois pour parler de religions. Mais l’idée n’a pas été retenue. D’après le journaliste, cela serait largement tributaire de la situation avec les annonceurs : à part les cimetières, peu d’entre eux voudraient retrouver leur publicité dans une telle page. Il n’y a donc « pas d’argent à faire ». Yves Therrien a ensuite eu le commentaire suivant : « Mon boss trouve que je lui coûte trop cher en faisant de la nouvelle religieuse. »

La réponse avait le mérite d’être claire.

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Sur le blogue de l’ACPC, René Tessier (Pastorale-Québec) indique que le texte du journaliste Yves Therrien sera publié dans un de leurs prochains numéros.