Critique de The Church and New Media

Critique de The Church and New Media

The Church and New Media, un ouvrage collectif de 224 pages, donne la parole à des « blogueurs convertis », des « activistes » et des « évêques qui gazouillent » dans le but d’outiller les catholiques afin de se lancer dans la nouvelle évangélisation à l’aide des nouveaux médias. Publié en 2011, il a largement fait parler de lui sur le web catholique anglophone, principalement aux États-Unis.

Les chapitres du livre sont répartis en quatre sections : l’évangélisation, la formation, la communauté et le bien commun. Chacun des onze chapitres est rédigé par un auteur différent, et le tout est coiffé d’une introduction et d’une conclusion écrite par Brandon Vogt, le directeur de l’ouvrage. Des théologiens côtoient des professionnels des communications et des laïcs férus de blogues. Étonnamment, ce ne sont pas toujours les plus formés qui rédigent les chapitres les plus percutants. Certains chapitres sont réflexifs, d’autres offrent des témoignages personnels.

La troisième partie de l’ouvrage éclipse toutes les autres en matière de pertinence. Ironiquement, elle contient les chapitres les plus axés sur le savoir-faire et la technologie. C’est dire à quel point les chapitres qui s’aventurent dans la réflexion théologique déçoivent.

L’un des principaux problèmes de l’ouvrage provient du fait que les chapitres sont mal articulés entre eux. Cela paraît surtout dans les thèmes abordés par les auteurs : presque chaque chapitre consacre un ou plusieurs paragraphes à répéter les mêmes généralités d’introduction au sujet des nouveaux médias. À la longue, c’est lassant et le lecteur a constamment l’impression de piétiner au lieu d’approfondir la réflexion. Le stade de l’autocongratulation est rarement dépassé.

Les parties « théologiques » de l’ouvrage sont faibles, ne serait-ce d’abord qu’en raison du manque de formation proprement théologique d’une bonne partie des auteurs. Sans exception, ces passages livrent un vague discours qui se résume essentiellement par l’appel à suivre « les enseignements de l’Église ». Pour un livre écrit en 2011, il aurait fallu au moins démontrer que l’on comprend que l’Église catholique a son lot de défis à relever en matière de communications, comme en témoignent les récents scandales qui ont parfois donné lieu à des erreurs communicationnelles. Si l’on tenait absolument à suivre « les enseignements de l’Église » à la lettre, pourquoi ne pas s’être donné la peine d’approfondir des thèmes souvent abordés dans les documents du magistère romain consacrés aux communications sociales, à commencer par le Christ présenté comme le « communicateur parfait » ? Cela aurait permis, sans pour autant rendre le livre imbuvable, d’offrir un peu plus de profondeur.

Surtout, toujours en matière de théologie, The Church and New Media rate son rendez-vous avec l’enjeu implicite qui est soulevé dans l’introduction de Vogt. L’auteur précise bien que l’une des particularités des nouveaux médias réside dans les possibilités de dialogue : l’information ne transige plus que dans la verticalité, du haut vers le bas, mais évolue et se propage grâce à l’implication des utilisateurs. Implicitement, il pose ici une question qui pourrait bien être transversale dans l’ouvrage, celle de savoir comment l’Église catholique compose avec cette composante dialogique. En effet, comment situer le rapport à l’autorité dans un tel contexte ? Cela opère-t-il des déplacements dans le contrôle de l’information au sein de l’Église catholique ? Si oui, pourquoi et comment ?

Cette lacune n’est pas propre à ce livre en particulier. Plusieurs ouvrages publiés récemment cèdent à la tentation d’imaginer que la maîtrise d’une nouvelle technique servira à déposer le même message inaltéré au cœur de la culture, alors qu’il semblerait justement que ce soit en grande partie le message comme tel qui pose problème, et non d’abord la manière dont il est présenté.

Deux solides chapitres
Bien entendu, la maîtrise de la technique demeure importante, même si elle ne peut primer sur la lisibilité et la recevabilité de l’annonce du Christ dans la culture actuelle. Heureusement, les chapitres 7 et 8 sont à cet égard de véritables bijoux de clarté, de bon sens et de simplicité.

Le chapitre 7 est rédigé par le responsable des communications de l’archidiocèse de Boston, Scot Landry. Il présente des stratégies visant à régler divers problèmes courants pour les communications des diocèses, à commencer par le retard technologique et la difficulté à être présent efficacement sur le web. Son approche des sept « E » peut s’appliquer à la plupart des diocèses occidentaux lorsqu’il s’agit d’implanter une nouvelle approche des nouveaux médias. Il divise ces « E » en trois étapes : 1) éduquer, encourager, exposer les réussites ; 2) évaluer, exécuter ; 3) étendre, évangéliser. Et il n’est pas anodin que « évangéliser » constitue la dernière étape, puisqu’elle est l’aboutissement naturel d’une bonne implantation en ce qui concerne les nouveaux médias.

Le huitième chapitre est l’œuvre de Matt Warner, le créateur de flockNote, un site Internet qui permet de gérer son « troupeau ». Concrètement, le site offre une véritable plateforme de mise en contact personnalisée avec les membres d’une communauté. Cette communauté peut aussi bien être une paroisse qu’un groupe de prière. Les abonnés choisissent les thèmes qui les intéressent et leur préférence pour la manière d’être contacté, le courriel et le téléphone cellulaire (texto) étant les deux principales options. Le chapitre explique comment le projet est né, et comment il est pensé en fonction de la nouvelle réalité communicationnelle. Un diocèse québécois pourrait acheter le concept, le traduire, et le revendre au Canada ou ailleurs… Lucide, l’auteur résume pourquoi les méthodes habituelles (feuillet paroissial, annonces interminables en chaire, etc.) ne sont plus adaptées et produisent l’effet contraire.

Dérapage
À l’autre extrémité, le livre offre des chapitres tendancieux appuyés sur de vagues impressions. Le chapitre 10 sur l’activisme est peut-être l’exemple le plus éloquent. D’entrée de jeu, Thomas Peters se demande dans son premier paragraphe comment être présent au monde alors que les méchants médias veulent du mal à l’Église et aux catholiques. Sa solution : court-circuiter les grands médias grâce aux médias sociaux. Cette approche suppose qu’il existe une forme de conspiration des médias visant à faire taire le discours catholique. Rarement a-t-on vu un texte s’appuyant d’emblée sur une analyse aussi primaire et superficielle de l’espace médiatique. Mais l’auteur n’est pas à une lubie près : il appuie la suite de sa réflexion sur le postulat que les catholiques américains constituent une minorité, ce qui est franchement exagéré, puisque les catholiques sont pratiquement sur un pied d’égalité avec les évangéliques en tête des plus grands groupes religieux aux États-Unis. Bref, les bases mêmes de son argumentaire sont bancales. Il s’évertue ensuite à démonter comment l’activisme catholique en ligne est une excellente façon de faire valoir son point de vue auprès de la société, des entreprises et des politiciens. Mais dans ce contexte de demi-vérités et de propos revanchards, il est inquiétant de constater qu’un homme avec une pensée aussi démagogique puisse animer l’un des blogues catholiques les plus lus au monde. Essentiellement, le lecteur comprend que son action en ligne est caractérisée par une approche réactionnaire toujours prête à s’insurger contre ce qui n’épouse pas ses vues. Consternant.

The Church and New Media a le mérite de donner la parole à des acteurs directs des nouveaux médias dans l’Église catholique américaine. Ces derniers partagent leur expérience avec enthousiasme. Mais les chapitres difficilement articulés ensemble ne mènent pas, in fine, à la production d’une réflexion originale sur le lien entre l’Église catholique et les nouveaux médias. Pas plus qu’à une réflexion sur le rapport de l’Église à la société américaine et aux mondes virtuels. Pis, le lecteur se demande parfois si les auteurs des divers chapitres ont eux-mêmes une réflexion originale à ce propos, ou s’ils sont simplement heureux, comme plusieurs l’écrivent dans les pages de l’ouvrage, de se porter à la défense des « teachings of the Church ». Trop souvent, cette propension à se concentrer sur cet élément ne fait que renforcer un cléricalisme confortable où chacun s’érige en porte-parole ou en gardien de l’orthodoxie catholique. La tentation de faire de l’adjectif « catholique » une appellation d’origine contrôlée n’est jamais bien loin. D’ailleurs, certains évoquent même l’idée de se doter d’une nouvelle forme d’imprimatur pour Internet… Bien que la réalité dialogique propre aux nouveaux médias soit prise en compte et soulignée par plusieurs auteurs, elle ne fait pas pour autant l’objet d’une réflexion qui pousse vers de nouveaux horizons. Au contraire, le lecteur a l’étrange sensation à la toute fin de l’ouvrage d’être revenu au point de départ et que l’ouvrage ne lui offre finalement qu’une version 2.0 de la fameuse parabole : du vieux vin dans des outres neuves.