Tout le monde en pleure

Tout le monde en pleure

« Quelle non-rencontre que cette entrevue d’hier. Un désastre communicationnel à mes yeux. » Voilà ce qu’avait à dire un prêtre catholique d’Ottawa suite au passage de Mgr Christian Lépine à Tout le monde en parle dimanche. Pierre-Olivier Tremblay, jeune prêtre, fondateur du Tisonnier à Québec, fait partie d’un nombre considérable de Québécois qui ont été déçus par cette apparition télévisée de l’archevêque-élu de Montréal.

« Bien des pasteurs sont habitués à ne parler qu’à leur monde. Bien plus difficile de sortir de la pastorale pour développer un langage accessible à un auditoire plus large. Oui, l’Église a besoin d’aide avec de bons attachés de presse, et en même temps, d’une réflexion bien plus grande sur la manière, le ton, et l’attitude avec laquelle elle parle à la société en général. On a encore bien du chemin à faire pour s’habituer à ce nouveau contexte de post-chrétienté, contexte missionnaire. En attendant… un long travail à la base doit continuer de se faire, mais les collisions comme hier soir [dimanche dernier] ne vont pas aider », écrivait-il lundi sur Facebook.

D’autres ont aussi relevé le non-verbal de Mgr Lépine. C’est notamment le cas du blogueur Jocelyn Girard, qui écrivait que « Mgr Lépine n’était pas suffisamment préparé, que sa communication n’était pas directe – tête penchée, regard « absent » – et que son patinage n’a pas permis aux quelques positions plus claires qu’il a exprimées de ressortir ». M. Girard ajoutait par ailleurs qu’il aurait été préférable que le nouvel archevêque attende quelques mois avant de se présenter sur ce plateau.

Dans les faits, le processus de nomination opaque de l’Église crée une situation plutôt ironique pour les nouveaux dirigeants des diocèses catholiques aux yeux des médias et de la population : ils font en quelque sorte une « campagne électorale » après avoir accédé au « pouvoir ». Le monde à l’envers, quoi.

Du jour au lendemain, voilà ces nouvelles personnalités publiques catapultées sous les projecteurs, bombardées de questions par des journalistes souvent peu formés en matière religieuse et qui répondent de toute manière aux ordres de leurs patrons qui leur donnent des angles journalistiques parfois carrément débiles. À l’instar de ce jeune journaliste à qui son patron avait demandé de faire un reportage sur les « soirées chaudes » des cardinaux étrangers dans les boîtes de nuit et les bars de Québec lors du Congrès eucharistique international de 2008…

Tâche ingrate
Le nouvel archevêque doit avoir réponse à tout mais ne pas donner l’impression de faire la morale, « défendre » le point de vue l’Église sur un grand nombre de questions tout en évitant de heurter qui que ce soit, répondre en une phrase à des questions éthiques complexes sur lesquelles mêmes les plus grands éthiciens du monde ne s’entendent pas toujours, parler d’amour alors que l’institution qu’il représente est aux prises avec des scandales d’abus sexuels, garder son diocèse bien vivant alors que ses finances croupissent et que ses effectifs sont limités… Expérience non requise, maîtrise de plusieurs langues un atout, contrat signé à vie…

Qui courrait soumettre son CV en lisant une telle offre d’emploi ? C’est pourtant la réalité à laquelle plusieurs de ces hommes n’ont pratiquement pas été préparés. Et ce sera la réalité de Mgr Christian Lépine pour le reste de sa vie active.

Mais revenons à Tout le monde en parle. Après avoir épluché nombre de commentaires, de réactions et d’articles, il me semble que l’apparition de Mgr Lépine à la populaire « grand-messe » du dimanche soir fédère les opinions autour de trois grandes questions. Je me propose donc d’apporter simplement quelques réflexions complémentaires sur chacune de ces questions.

Pour d’autres réflexions, on lira avec intérêt, parmi d’autres, les billets de Jocelyn Girard et de Louis O’Neil, de même que la réponse de Marco Veilleux à ce dernier.

1. Devait-il y aller ?
Qu’avait Christian Lépine à gagner en allant à Tout le monde en parle ? Après tout, si on porte un col romain, on imagine bien qu’on n’ira pas faire du « parle parle jase jase » avec un type comme Richard Martineau. Et contrairement aux artistes, un passage à cette émission est loin d’être le signe d’une « consécration » pour un évêque.

Posons la question différemment : où aurait-il pu aller ? Y a-t-il seulement une autre émission ou un autre média au Québec qui offre le même ratio temps d’intervention/nombre d’auditeurs ? Pour parler à l’ensemble du Québec, cette émission est l’endroit rêvé.

Cela mène naturellement à un double constat. Premièrement, Tout le monde en parle ne fait pas des entrevues. Les compétences journalistiques des animateurs sont limitées et leur connaissance des sujets est très superficielle. Guy A. Lepage fait du divertissement, ce qui ne l’astreint pas à la même éthique que celle à laquelle adhèrent habituellement les journalistes. Mgr Lépine aurait peut-être trouvé l’exercice plus concluant s’il s’était tourné d’abord vers une longue entrevue avec un journaliste expérimenté au lieu de se présenter dans une émission de variété.

Deuxièmement, un média catholique aurait-il pu lui offrir un cadre aussi important, capable d’atteindre autant de monde ? La réponse est simple : non. Il n’y a pas au Québec de médias catholiques qui ont, toute proportion gardée, l’ampleur de La Croix ou de La Vie. Un tel manque devient encore plus urgent et dramatique pour l’Église catholique dans un cas comme celui-ci. Car même après toutes ses interventions dans les grands médias, les catholiques savent essentiellement que l’archevêque de Montréal… ben… il est catholique et que… ben… il est proche du magistère romain. Ce n’était même pas dans la description de tâche tellement c’était évident.

2. A-t-il eu droit à un traitement juste ?
Celle-là est un classique. C’est souvent l’un des premiers reproches que les catholiques adressent aux médias, même chez les intellectuels.

À lire les commentaires sur le site de Radio-Canada, en grande partie favorables au nouvel archevêque de Montréal, Mgr Lépine a été « flajugé » [néologisme issu d’un lapsus : contraction de « flageller » et « juger » entendu à la messe ces jours-ci ; en matière de justice expéditive, il n’y a pas mieux].

À cet égard, le commentaire de l’animateur Luc Phaneuf (La Victoire de l’Amour) publié sur son compte Facebook traduit ce que plusieurs ont effectivement pensé du sort réservé à Christian Lépine : « Une performance digne d’un vrai évêque, voire d’un saint. Alors qu’il était attaqué de toutes parts, jamais il n’a perdu son sang-froid, son intelligence, sa charité, son sourire aussi ».

Les animateurs de Tout le monde en parle ne sont peut-être pas des journalistes, mais ils ont quand même des critères d’équité à respecter. L’appréciation de leur capacité à le faire varie selon les téléspectateurs.

Mais peu importe que la réponse à la question de la justesse soit positive ou négative. Car cette question surgit lorsque prévaut une attitude de « nous » versus « eux ». Chacun se sent injustement traité et accueilli par l’autre, la confiance est absente.

Une telle attitude mène naturellement à des confrontations souvent stériles. Mais là-dessus, l’Église catholique n’a pas de leçon à donner à qui que ce soit, puisque sa cosmologie faisant une large part au « bien » et au « mal » a imprégné pendant des siècles la culture occidentale. Et malgré des évolutions dans la pensée théologique, force est de constater que le rapport de l’Église au monde est encore souvent pensé en fonction d’une conception relationnelle mettant aux prises l’ecclésial et le non-ecclésial, et qu’à cet égard le défi d’aller au-delà de « l’ouverture au monde » de Gaudium et spes est encore bien actuel. Nul autre que Joseph Ratzinger l’identifiait déjà en 1982 :

« La Constitution [pastorale Gaudium et spes] comprend par « monde » un vis-à-vis de l’Église. Le texte doit servir à les amener tous les deux dans un rapport positif de coopération dont le but est la construction du « monde ». L’Église coopère avec le « monde » pour construire le « monde » – c’est ainsi qu’on pourrait caractériser la vision si déterminante du texte. On ne précise pas si le monde qui coopère et le monde en construction est le même ; on ne précise pas ce qu’on entend dans chaque cas par le monde. De toute façon, on peut constater que les rédacteurs qui se savent les porte-paroles (sic) de l’Église, partent de ce sentiment qu’ils ne sont pas eux-mêmes le monde mais son vis-à-vis, et qu’ils sont avec lui dans un rapport peu satisfaisant, ou bien même sans aucun rapport. De ce point de vue, on pourrait constater une sorte de complexe de ghetto : l’Église est ressentie comme une réalité fermée, mais qui s’efforce de surmonter cette situation. Il semble qu’on entende par « monde » toutes les réalités scientifiques et techniques du présent, et tous les hommes qui les portent ou en ont imprégné leur mentalité. »

La réponse positive ou négative à la question de la justesse du traitement, malgré son importance éthique dans le cadre d’une émission télévisée produite par une société d’État, n’apporte sans doute pas les éléments nécessaires pour parvenir à une meilleure conception de la relation Église-monde. Au plus, elle illustre de manière éloquente l’un des symptômes d’une relation imparfaite entre l’Église et la modernité, où chacun cherche le dialogue avec l’autre selon ses critères les plus chers.

Sur la question du dialogue, la réaction de Marco Veilleux, délégué à l’apostolat social pour la Province jésuite du Canada français, est particulièrement éloquente : « Cette entrevue de Mgr Lépine était carrément mauvaise, parce que son profil correspond exactement à ce que Rome veut aujourd’hui: une Église qui se pose en «contre-culture», qui n’a plus aucun souci de l’inculturation, qui se retire dans la sphère de l’affirmation identitaire et dans une rhétorique hermétique au commun des mortels. Une Église pour qui le mot «dialogue» est devenu un «buzz word» qui ne veut strictement rien dire… puisqu’un véritable dialogue impliquerait d’accepter de se laisser transformer et de changer de position… Ce qui n’est pas possible à Rome, semble-t-il… Alors on a ce qu’on mérite! ».

3. A-t-il bien parlé ou non ?
Il semblerait qu’une partie de l’entrevue se soit jouée sur la question du vocabulaire employé. L’une des bonnes vieilles techniques d’un intervieweur consiste à « souffler » dans sa question les termes qu’il souhaite voir son invité utiliser. À cet égard, Mgr Lépine, malgré son expérience médiatique limitée, a bien réagi en évitant de tomber dans le panneau à répétition. Toutefois, le vocabulaire qu’il employait en retour ne lui permettait pas de prendre le contrôle de l’entretien selon un nouvel angle plus nuancé. Ainsi, ses expressions « vocation à l’amour, corps et âme », « donner à ma chasteté le sens du don » ou « réalisation du plan de Dieu » n’ont suscité aucune réaction chez les animateurs. C’est comme s’il n’avait rien dit. Peut-être ces expressions sont-elles tout simplement illisibles et indécryptables pour une bonne partie de la population…

Il y aura sans doute un ajustement à faire en simplifiant les mots employés. Le défi sera alors d’éviter d’aboutir à l’autre extrémité du spectre en matière de vocabulaire en noyant le poisson dans des expressions génériques fades, souvent propres à une pastorale gnan-gnan, et dont mêmes les catholiques commencent à se lasser.

Tous perdants
Les Québécois n’ont pas eu droit à un moment de grande télévision dimanche dernier. En fait, personne n’y a trouvé son compte. L’expression de Pierre-Olivier Tremblay de « non-rencontre » prend ici tout son sens. Ni Mgr Lépine, ni les animateurs de l’émission, ni les téléspectateurs n’en sont sortis grandis. Au contraire, chacun en est sans doute sorti davantage « braqué » sur ses positions qu’auparavant. D’où le titre de ce billet.

Ce passage à Tout le monde en parle marquait la conclusion d’un premier cycle d’entrevues accordées après sa nomination. Les célébrations pascales des prochains jours, et l’inauguration de son ministère pastoral le vendredi 27 avril marqueront sans doute une nouvelle phase de présence médiatique. De toute façon son contrat est signé à vie. Il a le temps de se reprendre, non ?