Prendre soin de l’autre : apport orthodoxe à la communication chrétienne

Prendre soin de l’autre : apport orthodoxe à la communication chrétienne

Parmi les nombreux essais écrits au sujet des défis de la communication pour le christianisme au cours des dernières années, celui de Christophe Levalois se démarque nettement du lot, tant par l’originalité de son apport à la réflexion que par son style simple qui offre une synthèse de qualité de la question.

Intitulé Prendre soin de l’autre : une vision chrétienne de la communication, cet ouvrage de 160 pages paru au printemps aux Éditions du Cerf nous vient de la plume de Christophe Levalois, un prêtre orthodoxe de Paris. Celui-ci est rédacteur en chef du site d’information orthodoxie.com, un incontournable pour les francophones qui cherchent à suivre l’actualité parfois complexe des Églises orthodoxes. Il est également membre de la commission « Médias et information » de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France.

L’ouvrage a d’abord le mérite de proposer un point de vue orthodoxe de la question des communications pour les Églises chrétiennes. Un point de vue, il est vrai, moins courant en langue française.

L’essai se divise en quatre parties. La première pose des questions et situe les enjeux. La seconde, la plus longue du livre, dresse un bilan des réflexions magistérielles au sein du catholicisme, du protestantisme et de l’orthodoxie. La troisième partie se demande s’il existe une théologie de la communication, alors que la dernière partie pose quelques jalons d’une telle théologie.

Les notes de bas de page, nombreuses, appuient avec pertinence le propos de l’auteur et enrichissent le texte. L’auteur cite des auteurs incontournables, tant dans le domaine des communications que dans la tradition des Églises chrétiennes. Dommage qu’une bibliographie ne vienne pas les présenter également en un seul et même endroit.

Le lecteur québécois appréciera la qualité du français de l’auteur, qui s’en tient à un français international. Un clin d’œil au Québec, où il est précisé que le terme « clavardage » est préféré à « chat », témoigne d’une compréhension élargie du père Christophe.

Diagnostic
Dans la première partie de son essai, Christophe Levalois se demande si les Églises doivent composer avec une crise de la communication ou une crise de la « société de communication ». Au service de qui et de quoi la communication se fait-elle ? D’entrée de jeu, le lecteur sent bien l’orientation qui est donnée à l’essai : c’est la personne qui est au cœur des enjeux liés à la communication. L’auteur reprend à son compte une observation d’Yves Winkin, qui relève le glissement linguistique de la communication en tant que référence à un objet vers une communication en référence à un moyen, marquant ainsi une forme de déshumanisation.

Relevant les limites d’une conception technique de la communication, l’essai s’inquiète de ce qu’il advient de l’importance des relations humaines alors que les moyens de communication permettent un échange entre individus de plus en plus lointains, mais aussi de moins en moins en relation.

La première partie offre par ailleurs un bon panorama de l’essor de la recherche touchant la communication au cours des dernières décennies. Un essor que l’auteur fait déboucher vers la question de l’éthique, sur laquelle il revient plus tard.

Cette première partie de l’ouvrage pose un diagnostic lucide, parfois dur, mais appuyé sur une bonne compréhension des enjeux et sur une volonté affichée de les rattacher à la question des relations humaines, domaine qui intéresse les traditions chrétiennes depuis des siècles. Christophe Levalois évite au passage le discours moralisant et parfois hostile qui a caractérisé certains autres essais récents.

Préoccupations des catholiques, des protestants et des orthodoxes
La seconde partie de l’ouvrage est descriptive. Y sont présentées dans des résumés justes et succincts les réflexions récentes des Églises catholique, protestantes et orthodoxe au sujet de la communication.

Pour l’Église catholique, le panorama concerne à la fois les textes, les organismes, les organisations et les forums qui traitent des moyens de communication sociale. On retient surtout l’importance de l’éthique et la centralité de l’humain (individu, mais aussi familles et sociétés), thèmes récurrents identifiés par l’auteur. Celui-ci offre également un solide résumé des messages pour la Journée mondiale des communications sociales. Quelques constantes dans l’approche du Vatican sont identifiées : 1) nombre et importance des documents, 2) ancienne et grande attention de l’Église pour la question, 3) les nouvelles réflexions accompagnent le plus souvent l’émergence d’un nouveau média, 4) « les conséquences morales et spirituelles sont mises au premier plan et demandent une réponse pastorale et une mobilisation subséquente ». L’auteur rappelle que les médias sont souvent présentés comme des instruments qui ne sont ni bons ni mauvais en soi. Il ne mentionne pas qu’ils sont aussi présentés comme des « dons de Dieu »., un thème pourtant récurrent dans les principaux textes catholiques, présent surtout sous la plume des papes.

La section sur l’orthodoxie fait état d’un intérêt récent pour les enjeux liés aux communications. Levalois situe en 1983 la prise de conscience par l’orthodoxie de son retard et de son manque d’organisation dans le monde des communications. Les initiatives de diverses Églises nationales sont passées en revue, et l’Église orthodoxe russe est présentée comme la plus avancée dans le domaine. L’intérêt marqué du patriarche Cyrille est souligné, et certaines de ses positions sont comparées avec celles, similaires, de Rome. La question de l’éthique orthodoxe est soulevée à travers des textes de Carol Saba et d’Antoine Nivière, deux auteurs abondamment cités.

Les quelques pages sur le protestantisme rappellent d’abord les conclusions du rapport sur l’éthique des médias de la commission d’éthique de la Fédération protestante de France. Suit le rappel des grandes lignes du livre de Jérôme Cottin et de Jean-Nicolas Bazin publié en 2003 au sujet d’Internet. Un autre ouvrage, de Rémy Hebding, a droit au même traitement.

Globalement, cette deuxième section – la plus volumineuse du livre – offre un résumé exceptionnellement bien présenté de la réflexion catholique, orthodoxe et protestante. Elle permet autant au chercheur qu’au néophyte de faire le point sur la réflexion chrétienne dans ce domaine en quelques pages. Ce passage, qui vient faire le bilan de cette deuxième section, donne un bon aperçu de la capacité de synthèse de l’auteur :

« Ainsi, la démarche des catholiques s’avère plus universelle, soucieuse de l’équilibre du monde, du devenir des sociétés, de la responsabilités des croyants, des aspects spirituels et moraux ; les textes du magistère conjuguent la théologie, l’organisation ecclésiale et la pastorale ; les orthodoxes sont attentifs à la relation et à la conciliarité, à la divino-humanité et à l’eschatologie, au Royaume déjà là et en même temps à venir en plénitude ; les protestants se tournent volontiers vers les questions sociales et l’attention au prochain. » (p. 105)

Un néophyte de la question trouvera ici de solides bases pour pénétrer le domaine et pour se familiariser avec les réponses imaginées à ce jour dans les grandes traditions chrétiennes. L’auteur termine cette section par une ouverture aux perspectives œcuméniques et interreligieuses.

Questions et sources chrétiennes
Dans la troisième section, l’auteur pose quelques questions fondamentales liées aux constats effectués. Ainsi, il se demande 1) s’il peut exister une vision théologique de la communication, 2) quelles en seraient alors les grandes lignes et ses appuis, et 3) s’il existe dans la tradition chrétienne des « éléments particuliers susceptibles de la nourrir ».

Le père Christophe situe dans les Écritures le fondement de la vision chrétienne de la communication, où la communication est liée à la communion. La Parole créatrice de la Genèse trouve écho dans l’incarnation du Verbe, faisant du corps humain un moyen de contact avec l’Esprit.

Les Écritures regorgent également d’exemples de non-communication, où la communion est brisée. C’est le cas de la tour de Babel – qui trouve plus tard un écho dans la Pentecôte, avec le don des langues – mais aussi de la désobéissance d’Adam et Ève ou du meurtre d’Abel par son frère Caïn. Cette non-communication est source de souffrance, alors que l’humain réalise ses limites.

L’ouverture des oreilles et du cœur à la Parole de Dieu est également un thème récurrent. Tous les sens sont appelés à s’ouvrir à la relation à Dieu. La réconciliation entraîne une reprise de la communication.

L’auteur rappelle que la tradition chrétienne fait également une place aux sens spirituels, ne se limitant pas au sensoriel. Citant plusieurs Pères de l’Église, dont Origène, il décrit ces sens spirituels comme étant discrets, et suscitant une communication mystérieuse. Il évoque une communication aléatoire, « qui n’est pas concevable pour notre temps utilitariste » (p. 116), et invite à ne pas la négliger.

Il revient ensuite sur l’importance de la personne pour le christianisme, notamment avec le « personnalisme ». Il avance que la conception de la personne comme un être communiquant vient en grande partie du christianisme. Il évoque la réflexion sur les natures du Christ dans les premiers siècles qui ont permis le passage d’une conception purement sociale du concept de « personne » à une conception faisant de la personne l’être même, doté par les Pères d’une « densité ontologique ». Dès lors, la personne, en tant qu’être relationnel, tend vers l’unité avec les autres, une unité qui n’est pas sans lien avec le corps de l’Église, référence au corps du Christ. Cette unité n’agglutine pas, puisqu’elle se fait dans le respect des différences, mais elle ouvre à la réciprocité. Celle-ci, présente notamment dans les Écritures, devient la communication première lorsqu’elle se fait face-à-face. Le face-à-face avec Dieu, dans les Écritures, ou le détournement du regard, est intrinsèquement lié à la communication, d’abord spirituelle.

Puisque le chemin de la communication dans la Bible passe par la communion, celle-ci carbure à l’amour. Un amour-communion qui se manifeste déjà dans la Trinité. « L’amour dans la communication, c’est la transmission en vue de la communion, dans le respect de la liberté de l’autre. C’est la forme la plus élevée et le modèle de toute communication », indique le père Christophe.

Même s’il décèle dans la communication actuelle plusieurs similitudes avec la vision chrétienne, l’auteur note plusieurs éléments de dissonance : la présence d’une idéologie technique, l’exaltation de l’individu et non de la personne, la négligence d’un contact face-à-face, les finalités communicationnelles orientées vers le matériel, etc.

Revenant sur les questions posées au début de cette section, l’auteur conclut que :

« […] incontestablement, il existe une approche, ou une perception, chrétienne différente, mais aussi, d’abord et surtout, une vision théologique de la communication qui provient de la conception chrétienne de l’être humain. Celle-ci invite à relier communication et communion comme un chemin menant à un sommet, à une véritable et profonde rencontre aussi bien entre les hommes qu’entre ceux-ci et Dieu, car là où ou deux ou trois se trouvent réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux (Mt 18,20). » (p. 134)

Au lieu de se pencher sur les modèles de communication actuels, l’auteur annonce la dernière partie de son essai en proposant plutôt de s’attarder aux pensées sous-jacentes à ces modèles.

Linéaments d’une communication chrétienne
Cette partie consiste pour l’auteur à donner des principes et une direction à suivre. Le premier de ces principes est la centralité de la personne humaine. À travers des dispositions du cœur, celle-ci peut entrer véritablement en relation avec les autres, dans une démarche honnête, mesurée et équilibrée. Insistant sur l’importance de reconsidérer la communication à partir de l’interlocuteur et pas seulement en se concentrant sur la réception du message, Christophe Levalois invite à considérer avec attention les intentions derrière la communication. Le chemin est alors de disposer son cœur par une proximité à Dieu et en faisant de l’impulsion derrière la communication le reflet d’un amour vécu et intégré.

Le prêtre orthodoxe déploie alors son idée aboutie qui consiste à « prendre soin de l’autre », en le considérant d’abord :

« Prendre soin de l’autre, cela signifie le considérer vraiment, et plus encore l’éprouver, comme un frère ou une sœur, c’est-à-dire une personne avec laquelle nous sommes mystérieusement liés, une personne qui présente une autre face de nous-mêmes, dont la vie est une aventure qui rejaillit sur nous. » (p. 146-147)

La communication consiste dès lors à se mettre au service de l’autre, à être d’abord à son écoute et à communiquer avec sobriété. Mais parvenir à une telle synergie n’est pas évidente à réaliser.

En guise de conclusion, l’auteur y va d’un véritable plaidoyer en faveur d’une « vision et une analyse théologiques » de la communication qui soient avant tout le fruit d’une vie de foi, appuyée par la prière et les Écritures.

« [Cette démarche] s’appuie sur l’intention première qui provient du cœur de chacun. Elle conduit à prendre l’autre en considération, non pour l’amener à soi, mais pour la construction du « nous » authentique par le partage de ce que chacun détient. […] Pour cela, il importe de prendre soin de l’autre, idée capitale, action transformatrice et décisive. La communication devient alors, au moins, désir de communion et tend ainsi à rejoindre l’origine étymologique commune des deux termes. Elle s’accomplit pleinement dans le face-à-face et la relation de personne à personne. » (p. 156)

Appréciation personnelle
À l’issue de cette lecture, il me vient deux observations. Premièrement, l’essai met clairement l’accent sur l’importance de la relation et des personnes dans une approche chrétienne de la communication. Mais le propre des communications de masse est justement de s’adresser très souvent à des masses anonymes. Un passage précis sur cette réalité aurait pu être éclairant.

Deuxièmement, l’aspect « kénose » de l’effacement de soi-même au profit d’une grande sobriété relationnelle, afin de faire le plus de place possible à autrui, pourrait être difficilement recevable par les gens aujourd’hui tellement ils sont rompus à une communication spectaculaire. Là encore, ce n’est pas tant un désaccord (car l’auteur explicite bien la nécessité d’une telle sobriété) qu’un désir de voir une réflexion sur une manière de contourner cette éventuelle difficulté.

Les passages sur l’Unité proposés par Christophe Levalois rencontrent à plusieurs égards des réflexions actuelles au sein de mouvements ecclésiaux, dont Taizé et les Focolari. Ils laissent place à la découverte de l’autre, où le relationnel prend le pas sur la rectification et la justification dogmatiques qui ont le chic de retenir l’attention médiatique.

Cet essai est véritablement l’une des réflexions chrétiennes les plus fraîches des dernières années. Sa plus grande qualité consiste probablement à recentrer la question de la communication sur des enjeux proprement théologiques, en évitant tout dogmatisme et tout égarement technophile. Ce faisant, il permet aux débats intra-ecclésiaux de faire un pas dans la bonne direction, en s’éloignant de l’obsession apologétique qui prend trop souvent des allures de crispation identitaire, et en se recentrant sur l’essentiel, c’est-à-dire sur l’apport de la foi la manière de concevoir le monde et les autres.

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J’ai acheté le livre en France lors qu’un récent voyage. J’ignore s’il est facilement disponible au Québec. Alors, message aux librairies religieuses : il vaut le détour.