Développement et Paix : les images de la campagne interdite

Développement et Paix : les images de la campagne interdite

Devant l’inconfort des évêques canadiens face à sa nouvelle campagne, l’organisme catholique Développement et Paix a accepté de mettre de la mettre de côté. Il promet désormais une version moins politisée de la campagne originale qui devait inviter les Canadiens à faire pression sur le premier ministre Stephen Harper pour que son gouvernement change son approche en matière de soutien au développement international. La nouvelle campagne devrait être disponible le 15 octobre, selon les dirigeants de l’organisme.

En attendant, plus d’un demi-million des cartes postales associées à la campagne d’automne annulée attendent dans leurs boîtes. Ce sont notamment ces cartes postales qui ont fait dire à certains membres de l’épiscopat canadien que la campagne leur paraissait « trop politique ».

Voici à quoi ressemblent ces cartes qui ne seront vraisemblablement jamais distribuées :

Une affiche mettant en évidence le slogan de la campagne – Agissons pour la justice, plus que jamais – était également prête à être distribuée :

Ces images proviennent d’une source qui préfère garder l’anonymat.

Afin de mieux comprendre le contexte derrière cette nouvelle affaire qui secoue l’organisme Développement et Paix sur fond de tensions au sein de l’Église catholique canadienne, je vous invite à lire cet article écrit et publié le vendredi 14 septembre pour le service d’information Proximo, de Radio Ville-Marie.

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Développement et Paix : des évêques s’opposent à une campagne « trop politique »

Des pressions épiscopales ont finalement eu raison de la traditionnelle campagne d’automne de Développement et Paix (D&P). La Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) a indiqué à l’organisme catholique que trop d’évêques canadiens ne se sentaient pas prêts à appuyer une campagne qu’ils jugent « trop politique ». C’est la première fois dans l’histoire des campagnes de l’organisme fondé en 1967 que les évêques interviennent de la sorte.

Les campagnes, véritable tradition au sein de l’organisme, ont déjà visé certains dirigeants de grandes compagnies comme Nike et Coke. Elles ont déjà fait des pressions sur le gouvernement canadien dans divers dossiers, dont la question des mines et celle de la militarisation. Cette nouvelle campagne, intitulée « Agissons pour la justice », comprenait la distribution de cartes postales au sein de la population. Celles-ci, destinées à Stephen Harper, exhortaient le premier ministre à repenser l’aide au développement au sein du Canada, notamment en créant un comité parlementaire spécial chargé de réfléchir à l’avenir de l’aide canadienne au développement.

D&P a lui-même été lourdement pénalisé par les processus d’octroi de fonds par l’Agence canadienne de développement international (ACDI). L’organisme, qui recevait 8 millions $ par année de la part du gouvernement, ne reçoit plus que 3 millions $. La nouvelle, tombée en mars dernier, a fait mal à l’organisme, puisque l’apport gouvernemental constitue 40% de son budget annuel.

En ce mois de septembre, tout était prêt pour le lancement : tout le matériel visuel, de même que des formations étaient en attente de déploiement. Mais coup de théâtre : le 5 septembre dernier, les évêques ont fait part de leurs réticences aux dirigeants de D&P.

« Ils étaient préoccupés par la campagne. Ils craignaient que les actions proposées soient plus politiques qu’éducatives. En fait, c’était trop politique à leur goût. Ils estimaient notamment qu’une telle approche n’était pas appropriée pour les paroisses », explique Michael Casey, directeur général de l’organisme.

Selon M. Casey, il ne s’agissait pas d’une interdiction stricto sensu. Mais le message n’était pas moins clair pour autant.

« Ils ont laissé la décision à D&P. Mais ils ont indiqué que certains évêques n’apporteraient pas leur appui », résume M. Casey.

Or, personne ne sait réellement de quels évêques il s’agit. Selon nos informations, il s’agirait d’un groupe de moins de 10 évêques canadiens qui aurait abordé la question de manière informelle en marge de l’ordination épiscopale du nouvel évêque auxiliaire d’Edmonton. L’ordination de Gregory Bittman a eu lieu le 3 septembre.

Après diverses réunions, le comité exécutif et le comité de liaison chargé d’assurer le lien avec le comité permanent de la CECC ont pris la décision, le 10 septembre, de consulter le conseil national de l’organisme, sa plus haute instance, composé de 23 personnes. Le mercredi 12 septembre, deux téléconférences nationales ont eu lieu : une en anglais et une en français, pour expliquer la situation.

« Il y a eu des réactions… émotives », précise M. Casey. « C’était la première fois qu’une campagne d’automne suscitait ce genre de réaction chez des évêques. »

Campagne reportée
C’est en ces circonstances que le conseil national a décidé de repenser son approche. Officiellement, la campagne est « reportée ». Dans les faits, Michael Casey explique que l’organisme est en train de réviser le matériel préparé. « On essaye de rescaper ce qu’on peut. » C’est donc une campagne différente, sans doute moins politique, davantage axée sur le recrutement de nouveaux membres, qui pourrait être lancée vers le 15 octobre prochain.

Par ailleurs, les évêques canadiens recevront à leur plénière annuelle, qui se déroulera du 24 au 28 septembre, le ministre de l’Immigration Jason Kenney. Le ministre Kenney a déjà critiqué les positions de l’épiscopat canadien à l’encontre du gouvernement conservateur en matière d’immigration. La campagne aurait-elle alors gêné les évêques à quelques jours de cette rencontre hautement politique ?

« Je ne crois pas », s’empresse de répondre M. Casey, avant de préciser plus tard que ce n’est toutefois qu’une impression personnelle. Il a également tenu a préciser que l’épiscopat canadien a bien indiqué à l’organisme que son problème avec la campagne relève davantage de la méthode utilisée que de l’enjeu de fond.

Tutelle ?
« C’est l’action des laïcs qui est en jeu », contextualise Claude Lacaille, un prêtre québécois qui avait durement critiqué l’épiscopat canadien il y a deux ans alors que l’organisme était vilipendé par des groupes de tendance conservatrice qui l’accusaient de ne pas respecter à la lettre les « enseignements de l’Église » dans certains de ses projets de développements, notamment au Mexique.

Selon Claude Lacaille, qui est lui-même membre de D&P depuis plusieurs années, l’organisme « n’est plus le mouvement qu’il a déjà été ». Il estime qu’il a tout à perdre d’une telle situation.

Il voit dans une telle intervention des évêques canadiens une tentative de mettre l’organisme sous leur tutelle.

Au cours des dernières années, les évêques se sont bien gardés d’indiquer qu’ils souhaitaient effectivement mettre l’organisme sous tutelle. En revanche, ils ont indiqué leur intention de clarifier certains aspects de l’action de D&P.