Entrevue avec le modérateur de l’Église Unie du Canada

Entrevue avec le modérateur de l’Église Unie du Canada

Élu modérateur de l’Église Unie du Canada le 16 août dernier, le pasteur Gary Paterson dirigera les destinées de la deuxième plus grande Église chrétienne au Canada pendant les trois prochaines années. Dans sa première grande entrevue accordée à un média francophone depuis son élection, il se livre en toute transparence.

Né au Yukon en 1949, Gary Paterson a un parcours pour le moins original. Il a vécu à Toronto, en Allemagne et à Boston, avant de s’installer à Vancouver, et se décrit lui-même comme un « gars de la côte ouest ». Ce passionné de cinéma et de poésie parle sans complexe de ses mariages : le premier qui s’est terminé par une séparation et qui lui a donné trois filles, et le second avec le pasteur Tim Stevenson, le premier pasteur ouvertement homosexuel ordonné au sein de l’Église Unie du Canada, avec qui il partage désormais sa vie depuis 30 ans.

Avant de commencer l’entrevue, il tient à s’excuser de ne pouvoir répondre aux questions en français. Il espère cependant être en mesure de le faire d’ici un an ou deux. Affable, Gary Paterson se dit « excité » de pouvoir répondre aux questions de la presse francophone.

Rétablir les ponts avec les juifs
Il revient d’abord sur son dernier message traduit en français. Intitulé « Vivre dans la grâce dans une période troublée », cette longue lettre datée du 25 septembre abordait la délicate question du boycott à l’endroit des produits des colonies israéliennes décrété par le 41e Conseil général de l’Église Unie au mois d’août. Non seulement cette mesure, devenue une politique officielle de l’Église, a-t-elle déplu à certains juifs canadiens, mais elle a aussi fait sourciller plusieurs fidèles.

« Je sais que certaines personnes dans nos paroisses sont contrariées par les décisions du 41e Conseil général concernant Israël et la Palestine, et j’imagine que les discussions et les conversations à ce sujet n’ont pas été des plus faciles. La couverture médiatique a causé des remous considérables, et nombreux ont été les membres de la communauté juive à exprimer leur colère et leur profonde souffrance », écrivait-il.

Invité à commenter la situation, le modérateur rappelle d’abord que la situation entre Israël et la Palestine est « très complexe ».

« Nous devons reconnaître qu’il n’y a pas de réponse facile », souligne-t-il. Il fait ensuite valoir que c’est à travers le dialogue et l’écoute qu’il sera possible de surmonter les difficultés créées par cette politique de l’Église Unie. Il se réjouit notamment d’une longue précision qui a été apportée à cette politique avant son vote, précision qui établissait clairement que l’Église Unie reconnait le droit d’Israël d’exister, et qui soulignait que le pays avait lui aussi été victime de violences.

Si le pasteur Paterson affirme regretter une certaine couverture journalistique dans les médias anglophones qui n’a pas relevé l’ensemble des nuances et des subtilités qui ont accompagné le vote favorable de cette politique, il se désole surtout pour les relations tendues que cela a pu provoquer avec certains membres de la communauté juive canadienne. Devant un éventuel refus juif de s’asseoir à la même table que l’Église Unie du Canada au sein d’une instance canadienne pour les relations entre chrétiens et juifs, Gary Paterson confirme que son Église choisira elle-même de quitter temporairement cette une telle instance pour éviter aux juifs d’avoir à le faire. Cela, précise-t-il, permettra aux autres Églises chrétiennes de poursuivre le dialogue judéo-chrétien. Le modérateur espère une réaction positive des communautés juives canadiennes suite à ce geste de bonne volonté.

Homosexualité : « Ce n’est pas le principal aspect de ma vie »
L’élément qui a surtout retenu l’attention lors de son élection était sans doute son homosexualité. L’Église Unie permet à la fois les mariages homosexuels et l’ordination de pasteurs ouvertement homosexuels. Pour sa part, le nouveau modérateur vit avec un autre pasteur depuis plusieurs décennies. Ensemble, ils ont élevé des enfants et ont maintenant des petits-enfants. Le jour de son élection, il avait déclaré que son orientation sexuelle était un « non-enjeu ». Néanmoins, il reconnait qu’il s’agit d’un symbole fort.

« Au sein de l’Église Unie, la bonne nouvelle… c’est que ce n’est pas une grosse nouvelle ! Les gens savent que je suis marié à un pasteur homosexuel. En fait, l’Église a presque oublié que je suis gai ! ». Son époux, Tim Stevenson, a tout de même été le premier homme ouvertement homosexuel à être ordonné au sein de l’Église. La charge symbolique est belle et bien présente, mais Gary Paterson refuse que cela occupe le devant de la scène.

« Ce n’est pas le principal aspect de ma vie. J’ai plusieurs descriptions : père, anglophone, pasteur, homosexuel, etc. Je n’ai pas toujours à en parler. Ce n’est jamais une source de honte. En fait, c’est une source de joie dans ma vie. Dieu m’a fait ainsi », se réjouit-il.

Le modérateur regrette de constater que pour plusieurs personnes, les Églises chrétiennes sont parfois associées à des propos homophobes. Il estime que cela s’applique toutefois de moins en moins en Amérique du Nord. Il entend composer avec son identité sexuelle de la même manière qu’il le fait depuis plus de trente ans : en étant ouvert à la discussion et aux questions d’un peu tout le monde. Cette approche, assure-t-il, « humanise l’enjeu, et lui enlève un aspect théorique ».

Au lendemain de son élection en août, l’Église Unie se félicitait d’être la première Église comptant un aussi grand nombre de fidèles à avoir à sa tête un pasteur ouvertement homosexuel.  Sans surprise, l’Église anglicane du Canada – l’une des plus ouvertes au sein de la Communion anglicane sur la question de l’homosexualité – de même que l’Église luthérienne du Canada ont adressé publiquement leurs félicitations au nouveau modérateur. Mais qu’en est-il de l’Église catholique, celle qui compte de plus de fidèles au Canada ?

« Je ne sais pas », laisse tomber Gary Paterson après un moment d’hésitation. Dans le tourbillon de festivités et de joie qui a suivi son élection, il affirme qu’il n’est pas impossible qu’un message ou deux ne soit pas parvenu jusqu’à lui (*). Mais le modérateur préfère plutôt parler de la lettre personnelle reçue de la part de l’archevêque catholique de Vancouver, Mgr J. Michael Miller. « Il m’a envoyé une superbe lettre », confie le modérateur. Selon lui, cela tient au « pouvoir des relations personnelles » : « Quand c’est ton voisin, quand tu connais son travail, ce n’est plus un problème. Entre nous, nous reconnaissons que nous sommes des gens qui cherchent avant tout la foi et à suivre le Christ. »

Le fait francophone dans l’Église Unie
Lors du Conseil général de l’Église Unie du Canada de 2009, la plus grande rencontre de l’Église qui a lieu une fois aux trois ans, les délégués avaient voté en faveur de l’octroi de 3,5 millions $ pour le développement de nouveaux ministères en français au pays. Mais l’enthousiasme a vite fait place à une dure réalité : l’Église n’a tout simplement pas les moyens d’y donner suite. L’objectif de développer au moins cinq nouveaux ministères francophones au cours des dix années suivantes tient toujours par contre. L’Église Unie espère ainsi que de nouveaux ministères de langue française verront le jour au Québec, mais également dans d’autres provinces, notamment dans la région de Moncton.

Mais plusieurs membres de l’Église Unie, tant chez les francophones que les anglophones, ont rappelé que de vieilles tensions persistent toujours au sein même de l’Église. Par exemple, afin de financer la création de nouveaux ministères francophones, l’idée de redonner une partie de l’argent émanant de la vente de biens immobiliers dans certaines paroisses anglophones à la communauté francophone n’a pas plu à tous. Au Québec notamment, certains anglophones ont l’impression que leur Église est le seul endroit où ils peuvent tout faire en anglais sans se faire casser les pieds par ce qu’ils appellent la « language police ».

Dans le numéro de juillet et août 2012 de la revue Aujourd’hui Credo, la responsable de l’Église Unie de Sainte-Adèle, Johanne Gendron, laissait même entendre qu’il serait temps que l’Église Unie se penche sur cette question et règle les différends linguistiques une bonne fois pour toutes.

Le modérateur joue cartes sur table : « Je ne connais pas les gens du Québec tant que ça. Je suis un gars de l’Ouest. Mais je crois que les Québécois ont soif de sainteté ». Il souligne par exemple le souhait de vivre dans une meilleure société exprimé par plusieurs citoyens lors des grandes manifestations du printemps.

« Durant ces manifestations, j’ai perçu que la question de fond qui animait les gens était la suivante : quelle société veut-on ? Je pense que l’Église Unie offre un lieu où les gens peuvent prendre les questions à bras-le-corps et creuser ces questions spirituelles, sans que tout ne soit blanc ou noir. »

Cette approche favorisant les discussions, voire les débats, est même au cœur d’une campagne publicitaire de l’Église Unie disponible en français. Par exemple, sur l’une des images produites pour cette campagne, un Jésus jouet à tête branlante est accompagné de cases à cocher : « Drôle » ou « Un aller simple pour l’enfer ». Une autre image présente deux figurines masculines se tenant la main au sommet d’un gâteau de noces. La question « Est-ce que quelqu’un s’y oppose ? » accompagne l’image. Le public est ensuite invité à réagir sur le site cafechange.ca, un « espace favorisant l’exploration et la discussion sur des thématiques d’ordre spirituel et moral, ainsi que sur les questions fondamentales de l’existence, dans un climat d’ouverture d’esprit » lié à l’Église Unie.

Pour le nouveau modérateur, l’essentiel est non seulement de montrer au Québec que son Église est « ouverte », mais que les individus ont besoin de partager leur foi pour grandir spirituellement et se sentir soutenus dans leurs démarches.

« Il y a un engagement croissant pour étendre les ministères en français au Québec et ailleurs au Canada », assure Gary Paterson, convaincu que son Église a beaucoup à apporter aux francophones.

La récente décision d’engager une personne responsable pour gérer ce dossier et de la situer à Toronto peut sembler étonnante. Le modérateur comprend l’étonnement, mais explique les raisons pour lesquelles ce poste n’est pas situé à Montréal.

« Nous y avons pensé, mais nous ne voulions pas donner l’impression qu’il s’agit d’un poste de second intérêt. À Toronto, nous aurons des contacts quotidiens avec cette personne et les enjeux qu’elle portera. Ainsi, il n’est pas question de prendre des décisions « anglo » pour ensuite les faire relayer au Québec. »

Attentat du Métropolis
À l’instar de bien des personnalités publiques, Gary Paterson a fait part de son désarroi dans une déclaration publique au lendemain de l’attentat du Métropolis, lors de la soirée électorale du Parti québécois le 4 septembre. Mais contrairement à l’approche adoptée par d’autres Églises ou d’autres groupes religieux qui ont relevé explicitement le facteur linguistique dans leur intervention publique, celle du modérateur optait pour une autre voie.

« Je suis content que vous ayez remarqué. Je ne voulais pas parler pour rassurer les anglophones. Quand nous avons une telle violence motivée par la peur, nous devons tous nous tenir ensemble », explique le modérateur, pour qui l’attentat relève davantage d’un acte isolé que d’un geste politique. Il voulait surtout que son message soit axé sur un appui pastoral aux militants du Parti québécois « qui ont le droit de célébrer dans la joie ».

Gary Paterson parle de « random killings », ou de meurtres aléatoires, un phénomène qui a défrayé la manchette fréquemment au cours des derniers mois, ne serait-ce qu’avec la tuerie du mois de juillet perpétrée dans une salle de cinéma de la ville américaine d’Aurora, lors de la première du nouveau film de Batman.

« Ces « random killings » posent une autre question spirituelle. J’aime les films. Je fais souvent mes prédications en lien avec des films en nomination pour les Oscars », admet-il.

Il affirme que plusieurs personnes font de la théologie. « Mais nous ne le formulons pas ainsi ! Les gens décèlent et sont attentifs à la présence du Mal, et le contexte cinématographique leur permet d’aborder ces questions. »

C’est donc sans surprise qu’il n’hésite pas à qualifier l’attentat du Métropolis de « travail de Joker », en référence au criminel psychopathe présent dans les histoires de Batman.

Oléoduc et environnement
Lors de son Conseil général du mois d’août, l’Église Unie a également pris position contre le projet d’oléoduc Northern Gateway de la compagnie Enbridge. Une évaluation environnementale est toujours en cours, mais l’Église n’a pas attendu pour faire joindre sa voix à celles de milliers de citoyens qui redoutent les éventuels impacts néfastes pour l’environnement.

« L’Église Unie doit s’inquiéter de notre monde. Elle doit faire sa place dans ce débat », affirme sans hésiter Gary Paterson. Il entreprend d’ailleurs une visite à Calgary ces jours-ci afin de rencontrer des acteurs de l’industrie pétrolière. Son pèlerinage « vert » le mènera également à Fort McMurray, où se trouve la plus importante réserve de sables bitumineux au monde.

« I’ll put my body where my mouth is [ndlr : « Il faut que mes bottines suivent mes babines »] », illustre le modérateur. « Mais les gens de cette industrie ne sont pas stupides ou méchants ! Ils sont préoccupés par le monde. Je veux les entendre. J’y vais pour voir comment nous pouvons aussi vivre avec nos désaccords ».

Selon Gary Paterson, il est prioritaire de trouver l’équilibre entre le profit économique et le danger de détruire la nature. En cela, il se réjouit de constater que la question environnementale fédère les chrétiens de toutes les dénominations au Canada, en faisant un lieu œcuménique privilégié. En ce qui concerne le cheminement de l’Église Unie sur les enjeux écologiques, il ne tarit pas d’éloges envers l’apport des peuples des Premières Nations à son Église.

« Nous avons une conscience. Elle nous invite à la responsabilité. »

***

(*) La Conférence des évêques catholiques du Canada a par la suite confirmé qu’elle avait félicité le modérateur, mais n’a pas rendu la lettre publique.

***

Entrevue réalisée pour Radio Ville-Marie au début du mois d’octobre. Il s’agissait de la première grande entrevue à un média francophone accordée par le modérateur Gary Paterson.