Justice sociale : la grogne monte contre les décisions de la CECC

Justice sociale : la grogne monte contre les décisions de la CECC

La grogne monte contre les décisions de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) en matière de justice sociale. Alors que les récentes pressions épiscopales incitant l’organisme catholique Développement et Paix à adoucir la teneur politique de sa traditionnelle campagne d’éducation automnale continuent de faire réagir, voilà que l’annonce de l’abolition du poste de conseiller principal en justice sociale de la CECC déçoit et déclenche une nouvelle vague de questions, voire d’indignation.

Mais ce n’est pas tout. Dans une lettre adressée au président de la CECC, Mgr Richard Smith, la directrice générale du Centre Justice et foi s’inquiète également du « silence » des évêques dans plusieurs dossiers et évoque de « graves reculs » en matière de promotion de l’enseignement social de l’Église.

« Au fond, ce sont les principes de l’ecclésiologie insufflée par le concile Vatican II qui nous semblent mis en péril par les orientations actuelles de la CECC. Dans les faits, cela se traduit par de graves reculs à l’égard de la riche tradition de l’enseignement social de l’Église, et par un conservatisme politique qui n’a rien à voir avec l’Évangile », détaille Élisabeth Garant dans sa lettre.

« Ces nouvelles orientations, poursuit le document, démontrent également une perte de volonté, au sein de l’épiscopat canadien, d’assumer sa responsabilité de dénoncer les choix politiques nuisant à la dignité et aux droits des personnes, ainsi qu’à la réalisation d’une société plus juste et solidaire – et ce, quelque soit le parti politique au pouvoir. Elles révèlent, enfin, une Église officielle de moins en moins intéressée à travailler de concert avec les organisations et les mouvements sociaux préoccupés par la justice sociale. »

Mme Garant reproche en outre à la CECC son « absence répétée » lors de la signature de textes collectifs, notamment sur les changements climatiques et sur les coupures drastiques dans les postes d’aumôniers de prison annoncées par Ottawa.

Elle avance même que le refus de dénoncer les politiques du gouvernement fédéral a « amené l’exécutif de la CECC à court-circuiter le processus démocratique de Développement et Paix ».

« En réorientant sa campagne d’automne et en supprimant unilatéralement le geste proposé aux citoyens croyants (les cartes postales) pour qu’ils interpellent le gouvernement fédéral sur les nouvelles orientations inacceptables de l’aide internationale canadienne, vous semblez placer la préservation de vos « bonnes relations » avec le gouvernement conservateur au-dessus de toute considération », dénonce Mme Garant.

Ce texte musclé a rapidement fait parler de lui. Les sites Internet du quotidien La Croix et de l’hebdomadaire La Vie y faisaient référence vendredi et le document circulait abondamment sur les réseaux sociaux.

Contactée par Proximo, Mme Garant persiste et signe en précisant que selon elle, cette situation proviendrait en grande partie d’une « centralisation importante des décisions au sein de la CECC ». Elle croit également que la présence du gouvernement conservateur à Ottawa a un impact sur la dynamique actuelle.

« Il n’y a pas la transparence qu’on doit attendre de la part d’une institution qui participe au débat public », fait valoir Mme Garant.

Abolition d’un poste en justice sociale
Le 13 octobre, le secrétaire général de la CECC, Mgr Patrick Powers, révélait à la presse catholique anglophone l’abolition du poste de conseiller principal en justice sociale de la conférence épiscopale. Ce poste est occupé par François Poitras, un docteur en théologie qui assurait également d’autres rôles au sein de la CECC, dont celui de secrétaire de la commission épiscopale pour la Justice et la paix. Il est le seul laïc affecté à la justice sociale au sein de la CECC.

Interrogé sur l’abolition de ce poste par Proximo, Mgr Powers estime que cela aura peu d’impact sur les activités de la conférence épiscopale, puisque la réorganisation prévue fera en sorte que les dossiers gérés par M. Poitras seront répartis différemment au sein du personnel. Il précise que les laïcs auront encore un rôle important à jouer en matière de justice sociale. Le secrétaire général lie directement l’abolition de ce poste au besoin de réduire les coûts au sein de la CECC et au besoin de réorganisation de la conférence.

Le départ de François Poitras est annoncé pour le 2 décembre.

Proximo a contacté Mgr François Lapierre, le président de la commission Justice et paix de la CECC, pour avoir son point de vue sur l’élimination de ce poste. Ce dernier rentrait jeudi d’un voyage d’un mois à l’étranger et doit se replonger dans le dossier avant de pouvoir commenter.

Estomaqué
Le principal intéressé, François Poitras, est tout à fait estomaqué par cette décision. Il a entrepris un processus de contestation de sa mise à pied. Selon lui, les arguments avancés par la CECC ne tiennent pas la route. Il croit plutôt qu’il s’agit d’une décision « politique ». Il se dit également déçu d’avoir constaté que son nom et l’annonce de l’élimination de son poste aient déjà été rendus publics alors qu’il conteste cette décision.

Le théologien n’hésite pas à parler d’un amenuisement de la « voix prophétique » de la conférence épiscopale en matière de justice sociale. À ses yeux, ce domaine semble de moins en moins prioritaire au sein de la conférence épiscopale canadienne.

« La commission Justice et paix perd de son autonomie. On réduit sa marge de manœuvre », se désole-t-il. Jean-Paul II, soutient-il, a tout au long de son pontificat toujours su concilier des enjeux variés, tels ceux liés à la justice sociale et à la défense de la vie. « Pourquoi ne pourrait-on pas le faire encore aujourd’hui ? »

Pour sa part, la directrice générale du Centre Justice et foi ne voit pas cette annonce d’un bon œil. Élisabeth Garant a déjà été conseillère à la commission des affaires sociales (actuelle commission Justice et paix) pendant cinq ans au sein de la CECC. Sans surprise, elle s’inquiète de l’élimination de ce poste.

« Cela témoigne d’une indifférence de la CECC de se doter de ce qu’il faut pour bien faire son travail en matière de justice sociale », opine-t-elle.

La lettre de Mme Garant fait également mention de sa « stupéfaction » suite à la disparition de ce poste. Elle souligne l’importance du rôle du conseiller principal pour les questions de justice sociale dans la compréhension qu’ont les évêques de ces enjeux. « C’est lui aussi qui effectuait la recherche et la rédaction nécessaires à vos prises de position sur des sujets à caractère social », se permet de rappeler la lettre.

En entrevue, Mme Garant évoque plus précisément le « silence » de l’épiscopat québécois. « On ne l’entend pas publiquement lorsque sa position va à l’encontre du reste du Canada », note-t-elle, estimant que cette « prudence » nuit à l’Église en bout de ligne.

Réaction de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec
Le président de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec (AECQ) juge cette lecture de la situation sur le silence des évêques en matière de justice sociale « trop sévère ».

Mgr Pierre-André Fournier souligne par exemple que les interventions épiscopales sont moins médiatisées qu’auparavant. Les messages du 1er mai de l’AECQ ne sont effectivement pratiquement plus publiés dans les journaux, alors qu’ils occupaient une bonne place auparavant. « C’est la même situation avec le conflit étudiant. Ça peut donner l’impression qu’on n’écrit pas, mais ce n’est pas le cas », relève-t-il.

À cet égard, il salue les évêques qui ont abordé de front la question du lien entre la nouvelle évangélisation et l’enseignement social de l’Église lors du synode qui vient de se terminer à Rome, dont ceux de Mgr François Lapierre, évêque de Saint-Hyacinthe. « Bien entendu, ajoute-t-il humblement, je suis d’accord qu’on a des choses à améliorer. »

Quant aux coupures annoncées à la CECC, Mgr Fournier s’avance prudemment. « Dans notre Église, notre dépouillement est plus grand que ce que les gens peuvent imaginer. Les bénévoles et les ressources financières nous manquent. C’est un dépouillement qui fait souffrir. »

L’archevêque de Rimouski siège également sur le comité permanent de la CECC sur Développement et Paix. Très actif au sein de l’organisme depuis de nombreuses années, il est catégorique : « Développement et Paix, c’est la prunelle de nos yeux ».

Il suit avec intérêt la polémique entourant la campagne d’éducation automnale de l’organisme. Même s’il affirme ne pas connaître tous les détails de ce qui s’est dit jusqu’ici entre les évêques et au sein de l’organisme, il souhaite que les catholiques canadiens parviennent à en discuter avec sérénité, en évitant de « prêter des intentions aux gens ».

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Texte écrit pour Radio Ville-Marie le 2 novembre. Repris le 5 novembre en partie par l’Agence de presse internationale catholique.