Marc Ouellet, l’héritage québécois d’un papabile

Marc Ouellet, l’héritage québécois d’un papabile

Certains jubilent, d’autres frémissent : Marc Ouellet ferait partie des principaux candidats à la succession de Benoît XVI. L’ancien archevêque de Québec deviendra-t-il « le pape qui pleure » ?

Car oui, c’est un grand émotif. Il peine à retenir ses larmes. Une musique, un témoignage, une prière à la Vierge suffisent à lui mettre une boule dans la gorge. Cela tranche quelque peu avec l’image d’un homme rigide dépeint par une partie de ses concitoyens québécois.

Parachuté de Rome par le pape Jean-Paul II en 2002 pour devenir archevêque de Québec, il ne fallut que quelques mois avant qu’il ne devienne cardinal, un honneur qui avait été refusé à son prédécesseur, Mgr Maurice Couture, un homme généralement fort apprécié de la population.

Non seulement Marc Ouellet revenait-il de Rome, mais il a en plus été préféré à des candidats locaux, lui qui est Sulpicien. Ironique hasard de l’Histoire, quand on connait la rivalité qui a jadis pu marquer les relations entre l’archevêché de Québec et les Sulpiciens de Montréal.

De surcroît, ce théologien spécialiste de Hans Urs von Balthasar venait de passer plusieurs années à l’extérieur du Québec.

Auprès de l’opinion publique, il jouait avec un joueur en moins. Pour l’amateur de hockey sur glace (pas mauvais en plus !) qu’il est, cela rend les présences… plus éreintantes.

En mission chez lui
Il confiait d’ailleurs dans un ouvrage publié l’automne dernier (Actualité et avenir du Concile œcuménique Vatican II, L’échelle de Jacob, 2011) qu’il avait dû faire face à la « sécularisation radicale » au Québec. De son propre aveu, ses relations avec les prêtres de son diocèse ont souvent été difficiles, tout comme celles avec les médias. Il y évoque au passage son combat contre « l’État qui voulait prendre le contrôle de l’enseignement religieux », en référence au cours Éthique et culture religieuse implanté à l’automne 2008. Au sujet de ses positions sur l’avortement et l’euthanasie exprimées publiquement, il soutient qu’il a rarement « été cloué au pilori à ce point ».

Bref, pendant ses huit années à Québec, Marc Ouellet était un homme avec une mission, un réflexe peut-être hérité de ses années passées en Colombie.

Lorsqu’il a été nommé au poste de préfet de la Congrégation pour les évêques en 2010, le diocèse de Québec a organisé une conférence de presse. Quelques semaines auparavant, le cardinal Ouellet avait été au cœur d’une vaste tempête médiatique au sujet de ses positions sur l’avortement.

Un journaliste lui a demandé s’il croyait que les Québécois se souviendraient de lui pour cette tempête. Il a rétorqué avec lucidité que ce n’était pas la première fois qu’il était critiqué publiquement. « Je crois que ça fait partie de la tâche épiscopale d’être engagé dans le débat public », avait-il ajouté.

De 2002 à 2010, le prélat s’est effectivement attiré les foudres d’une partie de la population et des médias à plusieurs occasions, notamment en ce qui concerne ses positions sur l’éducation religieuse, le mariage homosexuel et la guerre.

À un autre journaliste qui lui demandait ses réactions au sujet d’un « fossé » entre ses positions et « celles du peuple québécois », le cardinal avait répondu : « J’ai essayé de donner un exemple. Je n’ai pas été parfait ».

Quant à la possibilité d’être pape un jour, il s’était contenté de répondre qu’il ne croit pas que cela arrivera… Déjà, l’image d’un papabile lui collait déjà à la peau. Questionné à nouveau sur cette possibilité dans le cadre de ses nouvelles fonctions l’an dernier, il avait carrément déclaré qu’être élu pape serait « un cauchemar ».

Un héritage pour Québec
Non, puisqu’il le dit lui-même, son passage à Québec n’a pas été parfait. Cela ne l’a pas empêché de laisser un héritage considérable au premier diocèse canadien. En 2008, il a « refondé » le Petit Séminaire diocésain, qui vise ouvertement à encourager et susciter des vocations. La même année, il est ressorti auréolé du succès du Congrès eucharistique international (CEI) de Québec. Le fait qu’il ait été nommé légat papal pour le CEI de Dublin en 2012 n’y est pas étranger. Il a également profité de ce congrès de 2008 pour faire du diocèse de Québec un leader en matière de communications ecclésiales parmi les diocèses canadiens, et développer et diversifier les initiatives en matière de pastorale pour les jeunes.

Moins médiatisé, son travail auprès des populations immigrantes de Québec a été apprécié, particulièrement chez les hispanophones colombiens qui trouvaient en lui un interlocuteur bien au fait des enjeux socio-politiques et spirituels propres à l’Amérique latine. Dans la Vieille Capitale, il a mis en place la Fondation Marc Ouellet en 2006 afin de faciliter l’intégration et le soutien aux immigrants et aux réfugiés.

Dans une opération de relations publiques originale, il s’est même prêté au jeu d’accompagner le cardinal Jean-Claude Turcotte et le mélomane Edgar Fruitier en 2009 pour la parution d’un coffret de six disques de musique sacrée élaboré à partir de leurs préférences personnelles.

Une parole publique forte
Mais son passage à la tête de l’archidiocèse de Québec a sans doute été caractérisé davantage par ses prises de position publiques. Applaudi par certains croyants pour oser réitérer haut et fort la doctrine de l’Église catholique, d’autres y ont vu un retour aux anciens réflexes ecclésiaux. Marc Ouellet avait beau aimer le Québec, il n’était pas toujours tendre avec lui. Ce territoire où règne un « vide spirituel » et une trop grande « culture de mort » à son goût avait semble-t-il besoin d’un électrochoc moral.

Avortement, euthanasie, suicide assisté, enseignement religieux, patrimoine culturel et historique rattaché au christianisme : il était souvent le premier à faire valoir les positions de l’Église.

Et parfois le seul.

Car il n’était pas toujours reconnu pour agir en collégialité. Certains confrères évêques du Québec le lui ont publiquement rappelé d’ailleurs, dont l’ancien président de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec, Mgr Martin Veillette.

L’un des exemples les plus étonnants de cette propension à agir parfois seul se retrouve dans une lettre d’excuses intitulée « Pardon pour tout ce mal ! » larguée telle une bombe dans l’opinion publique à l’automne 2007.

Cette démarche s’inscrivait dans la foulée de son intervention à la Commission Bouchard-Taylor au cours de laquelle il avait dressé un portrait peu reluisant de la santé spirituelle des Québécois. Sensibilisé par les nombreux témoignages – souvent hostiles – reçus au cours des journées qui ont suivi son intervention, il a voulu réagir en présentant ses excuses et offrir une réconciliation.

« Comme archevêque de Québec et primat du Canada, écrivait-il, je reconnais que des attitudes étroites de certains catholiques, avant 1960, ont favorisé l’antisémitisme, le racisme, l’indifférence envers les premières nations et la discrimination à l’égard des femmes et des homosexuels. »

La lettre n’a pas eu le résultat escompté, notamment en raison de ce « avant 1960 » qui semblait trop restrictif au goût de plusieurs, dont des groupes féministes.

Elle a également été reçue avec stupéfaction de la part de plusieurs confrères évêques qui n’avaient ni été consultés ni mis préalablement au courant. L’opération, au retentissement médiatique assuré, a rapidement manqué de souffle.

Malgré certaines difficultés rencontrées pendant ses années à Québec, le cardinal Ouellet bénéficie de larges appuis chez plusieurs catholiques québécois, qui ont vu en lui le porte-parole idéal pour faire valoir leur foi et leur vision du monde au sein d’une société qui renégocie difficilement son rapport au religieux.