Les cardinaux Tagle et Scherer, des choix stratégiques au sud

Les cardinaux Tagle et Scherer, des choix stratégiques au sud

Ce n’est pas nécessairement la perspective de voir Marc Ouellet se présenter au balcon à l’issue du conclave qui excite le plus les catholiques québécois ces derniers jours. En fait, plusieurs d’entre eux regardent plutôt du côté de Manille, et espèrent voir apparaître le sourire du cardinal Luis Antonio Tagle.

Jeune, photogénique, charismatique, ce jésuite est déjà outillé pour soulever les foules. Plusieurs catholiques québécois ont pu le constater lorsqu’il a captivé le Colisée Pepsi de Québec pendant le Congrès eucharistique international en juin 2008. Théologiquement, il est très fort.

Un évêque québécois qui l’a croisé à Rome l’été dernier me résumait leur discussion.

«Tu deviendras cardinal.» Tagle, âgé d’à peine 55 ans, lui a répondu en riant: «Voyons, ne fais pas de farces!»

Quelques mois plus tard, le 24 novembre, il était fait cardinal par Benoît XVI.

Il est aujourd’hui le deuxième plus jeune cardinal de l’Église catholique. Ému, il a versé quelques larmes pendant la cérémonie, un détail qui a retenu l’attention des observateurs, qui y ont vu un signe d’humilité.

À l’instar de plusieurs pays asiatiques, les Philippines connaissent une transition démocratique imparfaite. Au sein d’une société majoritairement catholique, la place de l’Église évolue, et ses positions ne sont plus paroles d’évangile comme autrefois.

Concrètement, l’Église s’est ouvertement opposée à l’État dans plusieurs dossiers, notamment en ce qui concerne la morale sexuelle. Elle demeure cependant une voix forte pour défendre les pauvres et les marginaux face aux changements économiques et politiques. À cet égard, le cardinal Tagle est une figure extrêmement populaire, car il sait parler d’une Église qui doit se faire proche des petits, des oubliés et des victimes.

Dans un tel contexte, l’archevêque de Manille estime que l’Église doit se questionner sur sa «crédibilité». Selon lui, l’Église peut s’améliorer, notamment en cultivant l’humilité et le silence. Ces critiques équilibrées, formulées devant d’autres évêques, sont appuyées par son éthos personnel et ses actions pastorales.

Bref, il est crédible et offre un bon équilibre sur le spectre idéologique catholique.

D’un point de vue stratégique, il connait bien les États-Unis pour y avoir fait ses hautes études. Il connait un peu Rome, où il a travaillé avec Joseph Ratzinger à la Commission théologique internationale de 1997 à 2002. Il a une bonne connaissance des Églises d’Asie, ce qui, même chez les cardinaux, ne court par les rues.

Mais on ne se le cachera pas, le cardinal Tagle est surtout le choix des médias… Il a peu d’expérience comme archevêque de Manille, et n’est cardinal que depuis quelques mois. À son âge, rien ne presse. Il ne serait pas étonnant que ses confrères se disent qu’il rend sans doute de meilleurs services à l’Église en restant en Asie… pour l’instant.

Parmi les papabili du sud, c’est surtout le nom de l’archevêque de São Paulo qui circule depuis quelques semaines. Né dans une famille d’origine allemande, il fait le pont entre l’Europe et le Brésil, l’un des grands pays catholiques du monde.

On le présente généralement comme un modéré «ferme» sur le plan doctrinal, en parfaite harmonie avec les positions du magistère romain. Mais son sens de l’humour, son utilisation des nouveaux moyens de communication et son souci pastoral des pauvres le rendent sympathique aux yeux d’une majorité de catholiques.

Stratégiquement parlant, élire le cardinal Odilo Scherer permettrait de choisir un non-Européen tout de même proche de Rome et de l’Occident. Son élection passerait sans doute mieux que celle d’un Américain dans plusieurs parties du monde où les États-Unis ne sont pas en odeur de sainteté.

Dans l’immédiat, asseoir un Brésilien sur le siège de Pierre pourrait susciter un engouement extraordinaire dans ce pays, alors qu’un des premiers voyages de ce pape serait de se rendre aux Journées mondiales de la jeunesse qui auront lieu à Rio cet été. Le Brésil s’apprête également à recevoir le monde entier pour la Coupe du monde de soccer et les Jeux olympiques au cours des prochaines années. Une chance à saisir pour l’Église?

Élire un Brésilien, c’est aussi en partie établir un programme pour une Amérique latine où l’écart se creuse progressivement entre les élites catholiques et les masses, qui n’hésitent pas à joindre d’autres Églises chrétiennes. Ce serait également l’occasion de relancer le débat sur l’héritage de la théologie de la libération, dont l’option préférentielle et militante pour les pauvres et les opprimés avait été perçue comme pernicieuse par Jean-Paul II, qui y voyait de la graine de communisme, une critique essentiellement reprise par Scherer lui-même il y a quelques années.

Le sud a définitivement des candidats solides qui entrent en conclave aujourd’hui. Excellents théologiens, Tagle et Scherer sont également charismatiques. Ils représentent des choix stratégiques pour l’avenir et le développement et l’Église catholique dans l’ensemble du monde, chacun à leur manière, et pour des raisons différentes. D’autres cardinaux, comme l’Argentin Leonardo Sandri ou le Hondurien Oscar Maradiaga pourraient également retenir l’attention de leurs confrères, mais ne suscitent pas le même engouement populaire que Tagle et Scherer.

De toute façon, comme on s’évertue à le dire depuis quelques jours, «c’est l’Esprit saint qui éclairera les cardinaux». Mais qui a dit que l’Esprit saint n’était pas fin stratège?