Un pape de transition? Ça dépend…

Un pape de transition? Ça dépend…

Le cliché a la couenne dure et se monnaye à deux sous. Un «pape de transition», voilà une idée archaïque qui ne colle plus à la réalité de l’Église catholique. Il est encore étonnant de constater qu’autant de médias du monde entier la reprennent encore.

En fait, le problème n’est pas tant l’existence de l’expression que ce qu’elle contient.

Le dernier pape «de transition» a fait mentir tout le monde dès qu’il en a eu l’occasion. Il s’agissait d’Angelo Giuseppe Roncalli, Jean XXIII. Sa convocation du concile Vatican II à la fin des années 1950, peut-être l’événement le plus déterminant pour l’Église au 20e siècle, a pris de court la plupart des observateurs, surtout ceux qui ne voyaient en lui qu’un bon vivant un peu trop empreint de bonhomie. Il est décédé en 1963 avant de voir les fruits du concile, moins de cinq ans après son élection.

Pape de transition ? Oui et non. Ça dépend de la notion de «transition»! Car on constate que l’idée de transition est souvent associée à une forme de gestion technique et peu audacieuse de la papauté. Toute institution qui veut assurer la pertinence de son existence ne peut mettre à sa tête un «gestionnaire» avec une telle attitude.

Mais revenons à Jean XXIII.

S’il y a une transition majeure dans l’histoire récente de l’Église, c’est bien celle du concile Vatican II, qui a fait «entrer l’Église dans la modernité». D’ailleurs, cette transition continue dans la mesure où la «réception» de Vatican II dans les Église locales n’est pas encore terminée.

Après le long pontificat de Jean-Paul II, l’idée d’un pape de transition est revenue en force lors du conclave de 2005. Un tel pape aurait permis de digérer le pontificat du pape polonais, supposaient certains. Implicitement, on évoquait souvent l’arrivée d’un honnête gestionnaire qui viendrait gouverner l’Église en attendant l’arrivée d’un autre «grand» pape.

Benoît XVI n’a pas été ce pape de transition.

Mais la transition a été constitutive de son mandat. Paradoxe ? Pas vraiment, car la transition ne se mesure pas qu’en jours écoulés. Elle renvoie avant tout aux gestes posés, aux paroles prononcées, aux dossiers traités. On peut être en désaccord avec ce pape allemand sur bien des questions, mais on ne peut lui reprocher de s’être assis sur ses lauriers en attendant sa mort. Ou son départ, visiblement.

En huit ans, il a fait progresser divers dossiers délicats. On se rappelle certes de quelques-uns des spectaculaires scandales qui ont parsemé son pontificat, mais on oublie ses multiples rencontres avec des victimes d’abus sexuels, le grand ménage de la sclérosée Légion du Christ, les avancées dans les dialogues œcuméniques et interreligieux. Au sein même de l’Église catholique, c’est d’abord son travail de théologien préoccupé du rapport entre la foi et la culture qui retient l’attention.

La boutade suivante en disait long sur le regard porté sur ce pape par plusieurs catholiques : «j’allais voir Jean-Paul II, mais j’allais écouter Benoît XVI». Il avait la réputation de s’exprimer avec limpidité sur la foi, la Bible, la culture. Il aura notamment cherché à transmettre le flambeau de Vatican II aux futures générations apportant plusieurs précisions sur l’interprétation du concile.

Pour comprendre l’enjeu, il faut savoir qu’il était devenu courant dans l’Église d’opposer deux écoles d’interprétation : celle qui voyait le concile comme une rupture, et celle qui mettait l’accent sur la continuité. Pour Benoît XVI, la lecture de la rupture pure ne convient pas. Il faut davantage chercher à concilier l’ensemble de la tradition de l’Église et cette «mise à jour», sans pour autant remettre en question les acquis du concile.

Dans son dialogue avec des catholiques de toutes les mouvances au sein de son Église, et avec des citoyens athées ou agnostiques à l’extérieur, il a cherché à montrer que la transition est finalement un processus constant pour l’Église catholique. Celle-ci se fait interpeller par la société, tout comme elle continue de l’interpeller en retour. Plus que jamais, l’Église catholique doit négocier sa pertinence et sa place dans le monde actuel, et répondre aux interrogations légitimes de la pensée moderne. À cet égard, l’Église catholique, tout comme le monde, est en perpétuelle transition. Elle avance en équilibre entre le poids de sa tradition, et le constant ajustement nécessaire pour accueillir la nouveauté et se laisser questionner par les aspirations du monde moderne.

Le prochain pape sera-t-il un pape de transition ? Certainement. En fait, il n’aura pas le choix.