L’embêtante moralité des Journées mondiales de la jeunesse

L’embêtante moralité des Journées mondiales de la jeunesse

*** Ce texte a d’abord été publié le 26 juillet 2013 sur le Huffington Post Québec. ***

On scrute beaucoup le pape François ces jours-ci, alors qu’il effectue une visite au Brésil dans le cadre des Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) qui se déroulent à Rio jusqu’à dimanche. Comme c’est souvent le cas, la figure emblématique du pape éclipse parfois presque complètement l’événement comme tel.

Cette gigantesque bamboula catholique, qui se targue – avec raison – d’être l’un des plus grands rassemblements pacifiques de jeunes au monde, est aujourd’hui une véritable institution.

Et comme chaque institution, parfois, elle vacille.

Les JMJ font partie de l’héritage de Jean-Paul II, le pape qui a mis en place cette tradition de l’ère moderne qui carbure au carbone et aux bidoux.

Car à chaque édition de ces JMJ, ce sont des sommes faramineuses qui sont claquées par des jeunes, des communautés et des diocèses du monde entier. Pas étonnant que plusieurs diocèses soient de plus en plus réticents à y envoyer des jeunes: les coûts du transport, du logement, de la nourriture ne sont d’ailleurs que la pointe de l’iceberg. Car il faut ajouter à cela le coût d’opportunité en ressources humaines: tandis que plusieurs Églises nationales fonctionnent avec un personnel limité, lui-même souvent sous-payé, voilà qu’on monopolise une bonne partie de ces ressources pour la préparation et l’exécution d’un événement sans lendemain. Un peu comme si les employés de la caisse pop de votre village consacraient plusieurs mois à organiser l’épluchette de maïs annuelle pour ensuite offrir des services limités, justifiés par le manque de moyens…

Mais au-delà de la dépense qui se chiffre en milliers de dollars pour le «JMJiste» canadien moyen, que dire du décalage entre cette orgie de pognon et les situations d’extrême pauvreté vécues dans plusieurs Églises catholiques dans le monde, et notamment en Amérique du Sud, où la ferveur n’est en rien garante d’une bonne santé financière? Tandis que plusieurs catholiques peinent à s’habituer à faire preuve de retenue avec l’argent et à accepter une Église modeste, voilà qu’un événement international se pointe et semble complètement déconnecté de cette réalité.

Les altermondialistes l’ont compris il y a longtemps: l’empreinte écologique de tels rassemblements mondiaux est énorme. J’ai été témoin du gaspillage démesuré lors des JMJ de Rome en 2000, alors que les grands lieux de rassemblement devenaient des mers de déchets après quelques heures. Chaque nouvelle édition des JMJ nous apporte son lot de photos-chocs des lendemains de veille de ces mégaparty cathos. Cela a beau agacer les adeptes de ces JMJ, ce n’est est pas moins une réalité gênante. Or, depuis plusieurs années, des théologiens réfléchissent à la question environnementale sous divers aspects. Plus les années passent, plus leur compréhension des enjeux environnementaux se précise, plus la théologie catholique progresse sur cette question. Et plus les JMJ semblent complètement décalées de cet effort de réflexion. Venant d’une institution bimillénaire, on est en droit de s’attendre à un petit effort d’articulation supplémentaire.

Argent, environnement… des concessions à faire pour «offrir» aux jeunes croyants une telle «chance» de se voir nous assure-t-on. Autrement dit, c’est le prix à payer pour le gain spirituel que procurent des JMJ. L’idée est d’offrir un moment fort, qui pourra ensuite se répercuter localement lorsque les jeunes seront de retour à la maison. Le problème, c’est que ça ne fonctionne pas toujours.

Les JMJ de 2002 ont eu lieu à Toronto. Les promesses étaient enthousiastes pour l’Église canadienne, et les attentes de retombées spirituelles peut-être encore plus grandes. Dans l’une des villes les plus cosmopolites du continent, la jeunesse catholique du monde entier devait se rassembler autour de Jean-Paul II, et continuer de surfer sur le succès du jubilé de l’an 2000 à Rome. Une fois l’euphorie de l’événement passée, le réveil a été brutal: le déficit faramineux engendré par l’événement allait être réparti entre les diocèses canadiens. Résultat? Au lieu de donner un élan à la pastorale jeunesse, cette dernière s’est retrouvée les reins brisés à éponger un déficit de 30 millions $. Difficile d’imaginer une gueule de bois plus brutale.

Pour couronner le tout, plusieurs observateurs notent avec ironie le fait que plusieurs éditions récentes des JMJ ont eu lieu dans des pays fortement marqués par des scandales d’abus sexuels à l’endroit de la jeunesse. Ce fut notamment le cas pour Denver (États-Unis, 1993), Toronto (Canada, 2002), Cologne (Allemagne, 2005) et Sydney (Australie, 2008). Les retombées positives n’ont que peu survécu à la déferlante des scandales sexuels impliquant l’Église qui a happé ces pays.

Depuis l’arrivée du pape François, on a vu la papauté remettre en question certaines habitudes et adopter un nouveau style. Bonne nouvelle, car il montre avec simplicité qu’on peut tout à fait bousculer et questionner certaines façons de faire sans remettre en question l’adhérence fondamentale au message spirituel. Ainsi, sans pour autant invalider les expériences sincères vécues par les participants aux JMJ, il faudrait sans doute que les catholiques prennent leur courage à deux mains et regardent la réalité en face: les JMJ sont fortement marquées par des dépenses indécentes dans un contexte de catholicisme universel, par une empreinte écologique paradoxale indéniable et par des retombées mitigées. Devant ce constat, une question toute simple s’impose: la formule actuelle des JMJ est-elle encore moralement acceptable au sein de cette Église? Poser cette question, c’est in fine s’intéresser à la crédibilité que l’Église souhaite avoir aux yeux de la jeunesse.

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Ce texte s’est retrouvé quelques heures en une du Huffington Post Québec lors de sa publication. Merci à l’équipe de sa confiance.

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Pour aller plus loin, on peut lire cette autre réflexion en anglais qui donne un point de vue plus interne de la question.