Le crucifix comme norme ISO

Le crucifix comme norme ISO

Le crucifix comme norme ISO : voilà à quoi se résume l’idée saugrenue avancée par deux prêtres catholiques de Québec dans le journal Le Soleil le 4 septembre.

Selon cette logique, le crucifix, symbole chrétien par excellence, se mériterait. Il serait la conséquence d’une posture, une forme de récompense. Ainsi, parce que l’Assemblée nationale n’est pas le terreau fertile de l’avènement du Royaume, ou pour le dire en des termes plus laïcs, la garante d’une vision du monde qui met la personne de Jésus de Nazareth en son centre, elle ne serait plus digne d’accueillir ce symbole.

Un crucifix conditionnel…

Si l’on étend cette logique à d’autres lieux de rassemblement publics, combien de crucifix resteraient-ils au Québec? Tous ces hôtels de ville, salles communautaires, centres de soins et autres Meubles Leon (car oui, ils ont souvent des crucifix) sont-ils assez purs pour l’accueillir?

L’ironie, c’est que les auteurs interpellent les autorités politiques et ecclésiales sur des enjeux de société justement parce qu’il y a un crucifix au Salon bleu. Leur prise de parole découle d’abord de cette présence. Sur le fond, l’interpellation a toute sa pertinence : il s’agit de rappeler la valeur fondamentale des options préférentielles pour les pauvres et les démunis. Ce message universel vaut autant pour tous, croyants ou non. Et à leurs yeux, le crucifix doit agir comme porteur de ces options.

Mais le dérapage normatif, presque punitif, qui s’ensuit mène à une logique de retrait, après un jugement sans appel de la culture actuelle, redevenue « païenne ». Ce retrait volontaire de l’espace culturel ambiant, que l’on peut néanmoins habiter sans pour autant endosser l’ensemble de ses valeurs, est devenu commun dans plusieurs courants religieux présents au Québec, y compris chez les chrétiens. Les tendances fondamentalistes ne se trouvent pas toujours là où on le croit…

Dans un ouvrage paru en 2008, le chercheur Olivier Roy résumait bien la situation :

C’est le rapport entre religion et espace public qui change, car le retour de la religion dans l’espace public ne se fait plus sous la forme de l’évidence culturelle mais plutôt sur le mode de l’exhibition d’un « pur » religieux, ou de traditions reconstruites. Les conversions qui fonctionnent dans toutes les directions sont un bon indice de ce brouillage du lien entre culture et religion. Mais il est clair que, dans tous les cas, ce sont les formes dites « fondamentalistes » ou « charismatiques » des religions  qui ont connu le développement le plus spectaculaire, qu’il s’agisse des évangélismes protestants ou du salafisme musulman. Un même raidissement orthodoxe parcourt l’Église catholique ou le judaïsme, voire l’hindouisme. Le fondamentalisme est la forme du religieux la mieux adaptée à la mondialisation, parce qu’il assume sa propre déculturation et en fait l’instrument de sa prétention à l’universalité. (La Sainte ignorance. Le temps de la religion sans culture, Paris, Seuil, 2008, p. 20).

Les réponses religieuses aux enjeux du monde actuel font ainsi fi des valeurs ambiantes : elles découlent d’une perception du monde uniquement validée par un système religieux dont le lien avec la culture – évident jusqu’à il n’y a pas si longtemps – est sectionné. Elles se conçoivent selon un idéal-type qui n’hésite plus à réclamer son indépendance culturelle, se poser en sous-culture et revendiquer une mission de « contre-culture ». Le vivre-ensemble devient secondaire face à la pureté du groupe et de son message.

L’idée même que le crucifix puisse être retiré de l’Assemblée illustre ainsi deux postures : ou bien le crucifix est « souillé » par sa présence dans un espace public qui n’est pas le reflet parfait d’un monde politique christo-centré, ou bien ce monde politique n’en est tout simplement pas digne. Dans les deux cas, la seule issue possible est la rupture.

Position officielle imminente des évêques du Québec
L’Assemblée des évêques catholiques du Québec (AECQ) tiendra son assemblée plénière automnale la semaine prochaine. Le projet de charte des valeurs québécoises fera partie des discussions. Une position officielle de l’épiscopat est attendue.

En discutant avec quelques évêques au cours des dernières semaines, le sens même à donner au patrimoine est ressorti comme l’une des idées maîtresses qui pourraient se retrouver dans la position officielle de l’AECQ.

Ce qui déplait à ces évêques avec le projet du gouvernement, c’est la possibilité de voir le patrimoine être réduit à un « passif ». Car pour eux, le patrimoine religieux est d’abord un patrimoine vivant. Ils trouvent paradoxal de conserver le crucifix de l’Assemblée nationale pour ensuite exiger des employés de la fonction publique qu’ils s’abstiennent de porter tout signe religieux ostentatoire. À leurs yeux, c’est le signe qu’un symbole religieux comme le crucifix est dépouillé de sa véritable valeur pour être relégué au rang de bibelot.
À l’inverse, comme le laissait entendre l’intellectuel juif Victor Goldbloom lors de sa rencontre avec le ministre Bernard Drainville le 19 août, une présomption d’impartialité semble planer sur ces employés qui souhaitent arborer un signe religieux. Une manière de reconnaître la validité « active » de leurs croyances et de s’en méfier, comme si une valeur religieuse encore vivante ne pouvait être que néfaste.

On arrive donc à un constat apparemment inverse du « crucifix ISO » : c’est justement parce qu’il est dépouillé d’un sens encore actuel que le crucifix peut rester à l’Assemblée nationale, comme symbole flétri, comme un « Dinky Toy » identitaire des années 50 que l’on garde davantage par nostalgie plus que par sens.

Apparemment, disons-nous, car le constat est le même, puisque la position de l’un exclut l’autre, et mène au déni de son droit à donner sens et valeur à l’espace culturel ambiant. Ne reste au débat qu’un manque d’optimisme notoire sur l’apport de l’autre. Et de l’Autre.