Non au crucifix à l’Assemblée nationale, soutiennent des théologiens protestants

Non au crucifix à l’Assemblée nationale, soutiennent des théologiens protestants

« Ça m’est égal que le crucifix soit présent ou non à l’Assemblée nationale. Théologiquement, je ne le mettrais pas. » Cette déclaration du professeur de théologie protestante Olivier Bauer met en évidence le regard ambivalent que portent les protestants du Québec sur la présence d’un crucifix tout ce qu’il y a de plus catholique au Parlement à Québec. Une présence coincée entre la foi et la politique que des spécialistes du protestantisme remettent sérieusement en question.

« Franchement, je trouve que ce n’est pas sa place. Et quand on le lie au pouvoir, je trouve cela dommageable… surtout pour le crucifix ! », poursuit le professeur d’origine suisse installé au Québec depuis plusieurs années.

Le théologien protestant, qui s’est fait une renommée médiatique au Québec grâce à ses écrits sur le hockey et le Canadien de Montréal, s’intéresse depuis plusieurs années à l’inculturation de la foi au sein des sociétés. Ses travaux sur l’hostie en tant qu’objet culturel ont mis en lumière les limites du contrôle par des autorités religieuses de symboles religieux forts présents au cœur de la société. Et bien qu’il reconnaisse que le crucifix échappe au contrôle total de l’Église catholique et ait une portée culturelle plus large, ce n’est pas pour autant qu’il le croit pour autant plus adapté comme symbole présent à l’Assemblée nationale.

« Comme protestants, nous avons de la peine à se reconnaître dans le crucifix », résume-t-il. Et il n’est pas le seul intellectuel protestant à penser ainsi.

Richard Bonetto affirme volontiers qu’il est « très Québécois avant d’être très protestant ». Cet ancien catholique, aujourd’hui pasteur au sein de l’Église presbytérienne, comprend que le crucifix de l’Assemblée nationale puisse soulever les passions, mais porte sur lui un regard quelque peu détaché.

« Pour moi, le crucifix est le signe d’une société de chrétienté. Et nous ne sommes plus en chrétienté. Le rôle des chrétiens aujourd’hui est d’être du « levain dans la pâte »… au lieu d’être ostensiblement présents », avance-t-il avec humour.

Croix et crucifix
Mais pour le pasteur, l’ambivalence protestante face à cette présence du crucifix tient surtout au fait que ce symbole n’a pas du tout la même résonance. Dans les églises protestantes, on peut certes retrouver une croix, mais celle-ci ne comporte pas de corpus, c’est-à-dire de représentation de Jésus. Cela est conséquent avec une conception théologique issue de la Réforme qui se traduit notamment par une simplicité artistique.

« Jésus n’est plus sur la croix, explique le professeur Bauer. Il n’a plus de raison d’être affiché sur la croix. Reste alors la croix nue… Et dans certains milieux protestants, certains trouvent même idolâtre la présence d’une croix et s’en passeraient volontiers. »

Pour le pasteur retraité Gérald Doré, ce rapport au crucifix différent chez les protestants explique en bonne partie la frilosité face à sa présence à l’Assemblée nationale.

« Je pense qu’il n’aurait jamais dû être là, et que pour des motifs religieux, il devrait être enlevé. Dans la tradition protestante, la croix avec le corpus représente un moment. Ce moment – que fixe le crucifix – est celui d’un homme torturé mis à mort sur une croix pour ses convictions. Le crucifix me fait toujours penser aux prisonniers d’opinion torturés et mis à mort dans le monde pour leurs convictions », confie le pasteur de l’Église Unie.

C’est pourquoi cet ancien professeur de sociologie à l’Université Laval n’hésite pas à admettre qu’il ne sent pas qu’il s’agisse d’une « expression de la foi » qui est « satisfaisante » chez les protestants.

« C’est comme si on figeait un moment dans le cheminement du Christ. L’étape de la crucifixion est un moment significatif de son cheminement, mais se fixer là-dessus n’est pas une représentation complète de la foi chrétienne. Pour nous, il y a autre chose après ce moment-là. C’est la conviction que le Christ est vivant », explique-t-il.

Incohérence institutionnelle
Mais par-delà une réticence à sa présence au Parlement à Québec motivée par des conceptions théologiques, ces intellectuels protestants se demandent ce qui motive véritablement le gouvernement du Québec à vouloir à tout prix le conserver, tandis qu’il propose d’éliminer le port de signes religieux ostentatoires chez les employés des fonctions publique et parapublique.

« On sait que le jeu politique implique parfois de mentir, postule le professeur Bauer. C’est un peu curieux de faire ça sous le crucifix ! Mais si on commence à avoir ce genre d’argument, quel lieu public serait assez digne ? »

Gérald Doré est pour sa part encore plus direct quant aux intentions gouvernementales. Sa réflexion l’amène d’abord à s’intéresser à l’argument patrimonial mis de l’avant par le projet de Charte des valeurs québécoises comme justificatif pour expliquer son maintien à l’Assemblée nationale.

« La réduction du Christ souffrant à un résidu patrimonial me choque », soutient-il. Il redoute l’utilisation d’un tel symbole par opportunisme politique, et craint qu’il ne serve dans ce débat une forme de populisme.

Aux yeux de Richard Bonetto, qui habite à Ville d’Anjou et qui fréquente quotidiennement différentes cultures, le débat sur le crucifix outrepasse de loin des enjeux théologiques : « Avec cette disposition prévue dans la Charte, j’ai plus l’impression d’un repli identitaire qui semble dire : « vous avez vos voiles, nous avons nos symboles ». »

Olivier Bauer croit pour sa part que le maintien prévu du crucifix pose justement la question d’une cohérence institutionnelle. « Si on commence à refuser la présence de signes religieux dans la fonction publique, on est contraint de balayer devant sa porte et d’enlever les symboles les plus fréquents et les plus manifestes dans les institutions publiques, donc surtout des symboles catholiques. »

Le pasteur Bonetto se demande sagement si la population québécoise ne serait pas encore « à l’heure de la réflexion et pas encore à l’heure de l’action » en ce qui concerne le sort de ce symbole religieux dans l’enceinte par excellence de la vie politique québécoise.

Mais le sens même d’y laisser le crucifix laisse dubitatif le professeur Bauer. « Le laisser, c’est aussi une action, un statu quo signifiant. »