La nomination de Lacroix et l’avenir des cardinaux canadiens

La nomination de Lacroix et l’avenir des cardinaux canadiens

Rome a annoncé le 12 janvier que l’archevêque de Québec fait partie de la nouvelle cuvée de cardinaux. Le choix de Gérald Lacroix paraissait pratiquement évident. Ce qui l’est moins, c’est ce qu’il adviendra par la suite en ce qui concerne les cardinaux canadiens.

Plusieurs éléments laissaient croire que la nomination de Mgr Lacroix surviendrait sous peu. Il y a d’abord le fait que l’archevêque de Québec depuis mars 2011 occupe le siège primatial du Canada, c’est-à-dire la cathèdre du premier diocèse au pays. Ce simple fait symbolique lui donnait une longueur d’avance sur, par exemple, l’archevêque de Montréal (nommé en mars 2012). Depuis la fin du 19e siècle, l’évêque de Québec est toujours devenu cardinal, hormis Mgr Maurice Couture, celui qui a précédé Marc Ouellet. C’est son approche trop progressiste aux yeux de Jean-Paul II, notamment sur la place des femmes en Église, qui lui aurait fermé la porte. Ainsi, bien que l’évêque de Québec ne devienne pas automatiquement cardinal, le siège est considéré comme une large voie d’accès au poste.

Ensuite, la vie et la personnalité de Mgr Lacroix cadrent parfaitement avec le nouveau style de papauté amené par François. L’archevêque de Québec est un enfant de l’Amérique : il maîtrise parfaitement le français, l’anglais et l’espagnol. Outre le Québec, il a habité aux États-Unis et a été missionnaire en Colombie. Il possède une bonne connaissance des réalités sur le terrain et cela se reflète dans son style pastoral. Il le dit lui-même : il est davantage un prédicateur qu’un théologien. Au cours des dernières années, il a eu l’occasion de faire quelques interventions remarquées, notamment lors du Synode des évêques sur la nouvelle évangélisation qui se tenait à Rome à l’automne 2012. Il fut l’un des quatre Canadiens choisis par ses pairs pour prendre la parole dans ce vaste forum international. À cet égard, il est perçu comme l’une des figures de proue en ce concerne la « nouvelle évangélisation » au Québec et au Canada, un dossier prioritaire pour l’Église à travers le monde, surtout en Occident.

La nomination de Mgr Lacroix comme cardinal coïncide de surcroît avec le 350e anniversaire de la cathédrale de Québec. Cette année jubilaire a débuté en décembre dernier avec l’ouverture de la porte sainte nouvellement aménagée dans la chapelle du Sacré-Cœur. L’octroi même d’une porte sainte à Québec est un fait rarissime : il s’agit en fait seulement de la septième du genre dans le monde et de la première à l’extérieur de l’Europe. Mgr Lacroix a dû cogner à quelques portes pour obtenir une telle faveur. Il va sans dire que l’Église de Québec ne célèbre pas tant le jubilé de la cathédrale que ce que cela signifie. Ainsi, c’est aussi une année jubilaire pour la paroisse de Notre-Dame de Québec, une manière de mettre en exergue l’héritage de foi catholique du Québec. La nomination de Mgr Lacroix cette année vient ajouter un poids symbolique à une commémoration-événement sur laquelle l’Église aimerait bien miser pour insuffler un nouveau dynamisme de foi. Mais voilà : à part quelques événements ponctuels et grandioses, à l’image du Congrès eucharistique international de Québec en 2008, l’Église catholique au Québec peine à transmettre cette « joie » d’être « converti au Christ », pour reprendre ses propres termes.

À vrai dire – et les données de Statistique Canada le confirment – l’Église catholique dans l’ensemble du Canada se renouvelle peu. Elle ne connait pas la même régression que les autres Églises chrétiennes historiques du pays et se maintient numériquement grâce à l’immigration. Chaque semaine, des messes catholiques au Canada sont célébrées en espagnol, en vietnamien, en chinois, en coréen, etc.

Mais depuis quelques années, il s’opère un déplacement de l’influence au sein du catholicisme canadien vers l’ouest. L’époque où le Québec modelait à lui seul très fortement le visage de l’Église au pays est révolue. On peut légitimement se demander si la présence canadienne au Collège des cardinaux reflète finalement la réalité nationale de l’Église catholique. Actuellement, le Canada compte trois cardinaux électeurs : Jean-Claude Turcotte, archevêque émérite de Montréal, Marc Ouellet, archevêque émérite de Québec et préfet de la Congrégation pour les évêques au Vatican et Thomas Collins, l’archevêque de Toronto. Un quatrième électeur, Mgr Lacroix, les rejoindra sous peu.

Trois cardinaux électeurs en provenance du Québec, un seul en provenance du Canada : il y a un débalancement. Que faire ? Turcotte ne pourra plus voter dans deux ans, lorsqu’il atteindra l’âge de 80 ans et Ouellet n’habite plus en sol canadien (les mauvaises langues disent d’ailleurs que même quand il était archevêque de Québec il n’y habitait presque pas tellement il se rendait souvent à Rome). À moyen terme, le Canada comptera sur son territoire deux cardinaux électeurs : Collins (Toronto) et Lacroix (Québec). L’équilibre semble rétabli.

Cependant, la tendance historique voudrait que la prochaine nomination d’un cardinal canadien ait lieu à Montréal. Christian Lépine, dont le poste comporte une barrette rouge depuis plusieurs décennies, pourrait ainsi devenir cardinal lors d’un prochain consistoire, dans quelques années. Le Canada retrouverait alors sa composition cardinalice électorale des dernières années : Toronto, Montréal et Québec.

Mais plus les années passent, et moins une telle composition semble refléter la réalité catholique canadienne. La beauté de la nomination des cardinaux réside justement dans le fait qu’elle n’obéit pas à des règles territoriales strictes. Le Vatican n’est pas tenu de s’en tenir à ses traditions. Du moins, pas à toutes ses traditions… Car on voit mal le primat de l’Église catholique, l’archevêque de Québec, ne pas devenir cardinal. Et pourtant, cela s’est déjà fait… Ainsi, rien ne garantit qu’il faille que le Québec compte deux cardinaux, et que le reste du Canada n’en compte qu’un seul pour les années à venir. Parce qu’il serait étonnant que le Canada compte quatre cardinaux électeurs résidant au pays (dans l’éventualité où Rome nommerait Mgr Lépine à Montréal en plus d’un autre cardinal ailleurs au pays), il y a lieu de se demander si la barrette normalement attribuée à Montréal ne pourrait pas être tout simplement donnée à un autre archevêque canadien.

Une telle décision serait audacieuse, car il est vrai que le Québec a encore aujourd’hui un poids très lourd dans le portrait général de l’Église en raison de son contexte historique, de la forte présence de communautés religieuses et du nombre somme toute encore élevé de catholiques. L’archidiocèse de Montréal compte après tout environ trois fois plus de catholique que l’archidiocèse de Vancouver. N’empêche : il émane de l’ouest un dynamisme nouveau qui laisse même rêver à une croissance au cours des prochaines années. Au-delà des nombres, la nomination d’un cardinal à Vancouver marquerait un tournant dans l’expression de la catholicité canadienne au Vatican. Bien entendu, il serait sous-entendu qu’un cardinal vancouvérois aurait une responsabilité qui déborde les limites du territoire de son diocèse. À cet égard, rien n’empêcherait même que l’archevêque d’Edmonton soit également considéré pour le poste.

Après tout, il y a déjà eu un cardinal à Winnipeg en la personne de George Flahiff (1969).