Claude Lacaille dans la tourmente des dictatures

Claude Lacaille dans la tourmente des dictatures

L’ouvrage autobiographique de Claude Lacaille propulse le lecteur dans un véritable tumulte, celui d’une vie passée à côtoyer des régimes répressifs en Haïti, en Équateur et au Chili. Le tumulte des horreurs, de la répression et de la torture. Le tumulte de la déception, celle de voir ses coreligionnaires, monseigneurs de leur état, tourner trop souvent le dos aux plus démunis pour s’acoquiner avec des régimes répressifs.

Ce missionnaire québécois, bibliste et prêtre au sein de la Société des Missions-Étrangères, fait partie des grandes gueules notoires de l’Église du Québec. Une expression qui a tout d’un compliment pour cet homme qui n’a jamais voulu se taire, qui n’a jamais su se taire.

Les 207 pages défilent comme un feu roulant. Le lecteur suit le parcours de Claude, jeune prêtre déçu de sa formation académique à Trois-Rivières, qui se mit rapidement en tête de devenir missionnaire. Bien conscient que son grec néotestamentaire ne lui serait pas d’une grande utilité en mission, il se mit à l’espagnol grâce à une méthode Assimil dissimulée sous les apparences d’un livre d’oraison, et se fit l’oreille en écoutant les discours-fleuves de Fidel Castro à la radio.

D’abord proche des oblats, sa première mission l’amène en Haïti au contact des plus pauvres. Il y « refait sa théologie ». Sa rencontre avec une jeune maman agonisant d’un cancer, sans soins, alors que ses deux enfants nus et affamés rampent sur elle déclenche sa « plus profonde crise de foi ». Haïti deviendra le lieu de son baptême, son baptême de feu.

« J’ai plongé dans le message subversif de Jésus de Nazareth et j’ai décidé alors que, jusqu’à mon dernier souffle, mon alliance serait scellée avec les opprimés, les exclus, les appauvris de ce monde », conclut-il à l’issu de son séjour haïtien écourté par la maladie.

Puis vint l’Équateur, où il découvrit la rude vie menée par les autochtones, dont les riches propriétaires terriens et une partie des autorités catholiques ont abusé au fil des ans. Dans une Amérique latine marquée par des mouvements révolutionnaires, il prit acte du décalage entre les espoirs suscités par le concile Vatican II et la conférence de Medellin, dans les années 60, et la réalité sur le terrain. Surtout, ce fut pour lui une prise de contact avec la théologie de la libération : « enfin une théologie qui éclairait mon vécu ».

La maladie l’oblige à rentrer au Québec en 1972. En 1975, il partit « faire de la résistance » au Chili, deux ans après le coup d’État de Pinochet. Il y restera pendant onze ans, à vivre parmi les défavorisés des poblaciones de Santiago. Torture, arrestations, disparitions, violence, répression : il était aux premières loges des exactions commises par le régime. Mais le récit, quoique direct, ne s’attarde pas inutilement aux descriptions pathétiques. L’accent est plutôt mis sur le travail à mettre en place une communauté chrétienne engagée. Et sur ses remises en question personnelles.

L’ouvrage est traversé par une authentique admiration pour les femmes, souvent les premières à subir les contrecoups de la misère économique et de la répression politique. Pour la première fois de sa vie, Claude Lacaille se fit renvoyer l’image d’un clergé machiste dont il était lui-même un représentant. Ce fut le début de sa conversion au féminisme…

Les tranches de vie se suivent et mettent en scène un quotidien partagé avec les contestataires. Par l’aide apportée aux détracteurs du régime de Pinochet, par des cours de Bible et par la participation à des actions de contestations, dont des marches de dénonciations contre les atrocités commises par l’armée et la police, le travail de mission apparait concrètement comme une opération de partage profond et sincère.

Parfois, la rage explose, et certains des propos les plus durs sont réservés à Jean-Paul II et Joseph Razinger : « L’histoire de l’Église retiendra de ces hommes qu’ils ont été un obstacle redoutable à l’évangélisation dans le continent », laisse-t-il tomber au sujet du rejet de la théologie de la libération.

Rempli d’anecdote tantôt comiques, tantôt tragiques En mission dans la tourmente des dictatures brasse la cage, ou plutôt « ébranle les colonnes du temple ». Le temple néolibéral, que Claude Lacaille dénonce à de multiples reprises, mais aussi le temple ecclésial, accusé de lâcheté et de couardise envers trop de démunis. Un livre coup de poing empreint de la sagesse de l’âge et de la fougue d’un « petit bourgeois du Nord » qui refuse de se taire devant les injustices de ce monde.

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En mission dans la tourmente des dictatures : 1965-1986
Claude Lacaille
Novalis, 2014