François de Laval et Marie de l’Incarnation: des dollarasaints?

François de Laval et Marie de l’Incarnation: des dollarasaints?

*** Texte rédigé pour le Huffington Post le 4 avril 2014. Je le publie ici afin de le garder dans les archives de Crayon et goupillon. ***

La décision du pape François de canoniser François de Laval et Marie de l’Incarnation fait atterrir au Québec la question posée par l’hebdomadaire français La Vie il y a quelques jours: le pape brade-t-il la sainteté?

Rappelons que pour être canonisé, il faut habituellement se voir attribuer deux miracles. Dans certains cas rarissimes, le pape peut, par décret, faire fi du deuxième miracle et décider de procéder tout de même à la canonisation. On parle alors d’une canonisation équipollente. Les deux nouveaux saints québécois bénéficient de cette procédure.

Le hic, c’est qu’au cours de son long pontificat, le pape Jean-Paul II a utilisé une fois seulement cette procédure, pour l’appliquer à trois personnes en 1995. Le pape Benoît XVI s’en est prévalu une seule fois aussi, pour la canonisation de Hildegarde von Bingen en 2012. En un an et des poussières, François y a déjà fait appel trois fois… en plus de donner un accord spécial sans reconnaissance de miracle pour la canonisation du pape Jean XXIII, qui se fera le 27 avril selon la procédure ordinaire.

En compagnie des deux saints de Québec, le pape approuve aussi la canonisation équipollente du jésuite José de Anchieta, missionnaire du Brésil au 16e siècle. Il avait aussi utilisé cette procédure pour Angèle de Foligno et Pierre Favre en 2013.

Or, il faut savoir qu’une canonisation est en général l’aboutissement d’un long processus d’enquête mené d’abord localement, puis à Rome, pour se pencher sur la vie, les écrits, les œuvres et la réputation de sainteté d’une personne. La nature même de cette procédure favorise les religieux et religieuses, dont les communautés disposent à la fois de moyens humains et pécuniaires pour promouvoir la cause.

La longueur d’un tel processus permet souvent de voir se développer une dévotion locale. Prenons l’exemple du frère André : sa réputation populaire de sainteté était bien établie déjà de son vivant. Sa mort a ensuite ouvert la porte à un processus de canonisation qui est d’abord passé par une dévotion à Montréal, puis au Canada et en Amérique du Nord, avant d’atteindre d’autres pays. En fait, plusieurs parlaient déjà de lui comme d’un saint avant même que Rome ne le reconnaisse officiellement.

Que le culte des saints plaise ou non, il se fonde en général sur un processus bien délimité. Les étapes vers la sainteté s’accompagnent d’une dévotion en fonction de leur rayonnement. Un vénérable a une dévotion locale, un bienheureux national, et un saint universel. En un sens, si le système fonctionne, c’est parce qu’il est aussi le reflet de la réalité. D’où l’étonnement de voir François s’en distancer si souvent. Ce qui n’est pas sans soulever certaines inquiétudes quant au sens de ses décisions en matière de canonisation, alors que certains observateurs se demandent s’il ne s’agit pas d’une forme de sainteté à rabais.

Localement du moins, il y a d’abord le risque que cela ne crée aux yeux des fidèles canadiens une sainteté à deux vitesses. Les cas les plus récents – ceux du frère André (2010) et de Kateri Tekakwitha (2012) – sont des canonisations classiques. Ils sont présentés comme des modèles pour l’Église universelle, leur renommée dépassant les frontières du Québec, voire de l’Amérique du Nord. Mais peut-on en dire autant du rayonnement de François de Laval et de Marie de l’Incarnation? N’y a-t-il pas le risque qu’ils passent pour des bienheureux ayant bénéficié d’un traitement préférentiel?

Ces questions nécessitent que les catholiques canadiens fassent la part des choses entre un attachement historique, et parfois émotif, à des figures déterminantes de leur histoire et la sainteté à proprement parler telle que définie en général par leur Église. Des questions qui ne remettent pas en doute la pertinence ou l’apport à la foi de ces figures incontournables, mais posent la question de la nécessité de procéder dans l’urgence.

On peut en effet se demander pour quelles raisons le pape agit ainsi dans le cas de François de Laval et de Marie de l’Incarnation. Leurs causes étaient solides et tout permettait de croire qu’elles auraient abouti un jour. Plusieurs écrits de Marie de l’Incarnation sont étonnamment actuels en ce qui a trait aux relations avec les autres cultures. À Québec, le Centre d’animation François-de-Laval et le Centre d’études Marie-de-l’Incarnation font un travail remarquable dans la transmission de l’héritage de ces géants.

L’observateur n’a alors d’autre choix que de revisiter les événements récents, ce que la plupart des médias ont fait au Québec au cours des dernières heures. Dans la dernière année, la cathédrale a obtenu une Porte sainte et Québec un nouveau cardinal. L’an dernier, le pape affirmait vouloir « relever » le Québec… Vu de l’extérieur, Rome semble du moins s’intéresser sérieusement à Québec, voire au Québec. Y a-t-il nécessairement un lien entre tous ces événements? Il faudrait le lui demander…

Mais la multiplication de ces canonisations équipollentes donne également une indication supplémentaire du style de gouvernance du pape. Car il faut bien comprendre qu’il s’agit bien d’une prérogative papale. En s’en prévalant, il fait la démonstration d’un pouvoir. Il tranche une question de manière subite, après des années d’efforts menés localement pour se conformer aux exigences de Rome. Il y a dans ce simple fait l’emploi d’un pouvoir monarchique qui tranche avec un style plus ouvert envers une collégialité promu au cours de la dernière année. Un rappel que le pape demeure le souverain pontife et que rien ne l’empêche de prendre de telles décisions. Le vaticaniste italien Sandro Magister parlait même d’une utilisation au « maximum » du pouvoir pontifical par le pape en matière de canonisation. François utilise-t-il ce pouvoir pour mieux lancer une réflexion sur le sens de la sainteté aujourd’hui? Il faudrait le lui demander…

En ce qui concerne ces deux nouveaux saints canadiens, ce n’est donc pas tant l’objet du geste que le geste lui-même qui soulève des questions au sein de l’Église catholique. Ainsi concentrées, les canonisations équipollentes de François ouvrent la porte à un changement de perspective sur la sainteté chez les croyants eux-mêmes, Elles rappellent que le culte des saints fait encore débattre aujourd’hui. Elles obligent une Église en crise de justification dans plusieurs territoires – dont le Québec – à se pencher sur ses pratiques en matière de canonisation et à repenser son discours sur la sainteté, et ce dans un contexte où la recomposition du lien social entre foi et culture la rend souvent illisible pour bien des gens. La voilà, l’urgence.

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Photo prise par Stefano Carofei/AGF/AGF/SIPA