Le malaise Raymond Gravel

Le malaise Raymond Gravel

Le cancer a finalement eu raison du prêtre Raymond Gravel. En fait, c’est à peu près la seule chose qui a eu raison de lui, car ni les convocations à Rome ni les campagnes catholiques de dénigrement le visant n’auront réussi à le réduire au silence.

L’abbé Gravel a marqué la conscience des Québécois. Proche des milieux populaires, beaucoup l’ont découvert lorsqu’il s’est lancé en politique pour le compte du Bloc québécois. Sa vocation sacerdotale aurait logiquement dû lui nuire si l’on se fie au sort désormais réservé aux prêtres dans l’espace public… Un prêtre catholique en politique, voyons! Au contraire, on a rapidement apprécié son franc-parler et sa franchise. L’homme éclipsait le clerc.

Prêtre pour le diocèse de Joliette et aumônier des pompiers de Montréal, il était doué pour appeler les choses par leur nom. En ce qui concerne sa vie publique, il s’agit d’ailleurs de l’un des aspects les plus marquants de sa personnalité. Quand on écoutait l’abbé Gravel, on comprenait bien qu’il ne révolutionnait rien. En revanche, le simple fait d’oser dire tout haut des vérités dérangeantes suffisait à ce qu’on lui attribue des qualités de prophète. Dans les milieux chrétiens, le prophète n’est pas d’abord celui qui annonce l’avenir : c’est celui qui met en exergue certaines réalités afin de prémunir le peuple et les institutions contre les conséquences néfastes qu’elles peuvent entraîner. Une sorte d’éditorialiste, si l’on veut.

Et comme nul n’est prophète en son pays, Raymond Gravel s’est parfois senti exilé au sein de l’Église. Rares sont les catholiques qui n’ont pas d’opinion sur l’homme : un ange pour certains, un fou pour d’autres. À vrai dire, il a souvent été au cœur de l’expression de tensions moins éclatantes, mais bien présentes au sein de l’Église catholique canadienne.

On pourrait certes affirmer qu’il se plaçait souvent en porte à faux vis-à-vis les autorités magistérielles. C’est vrai en partie. Rome l’avait à l’œil. Il a souvent pu compter sur l’appui de son évêque, Mgr Gilles Lussier, à Joliette. Ce dernier a reçu, au fil des années, plusieurs messages fielleux visant le prêtre-vedette. Plusieurs de ces messages en provenance de sites internet catholiques anglophones insinuaient qu’il ne remplissait pas son rôle d’évêque en laissant vagabonder un tel personnage sur les territoires dont il avait la charge. Les internautes étaient invités à communiquer directement avec le diocèse de Joliette pour faire part de leur mécontentement. L’objectif : faire taire ce «pseudo-catholique» chouchouté par les médias gauchos du Québec…

Raymond Gravel a en effet été au cœur d’une guerre le mettant aux prises à des factions très conservatrices au sein de l’Église canadienne. Plusieurs sites internet et blogues s’en prenaient ouvertement à lui, lui reprochant de s’écarter de la doctrine catholique et l’accusant de ne pas être suffisamment fidèle envers le magistère. L’affaire a dégénéré au point où l’abbé Gravel a entrepris une poursuite pour diffamation contre LifeSiteNews et Campagne Québec-Vie, deux sites pro-vie dont le militantisme déborde largement les frontières du Québec et du Canada. Le prêtre avait évoqué publiquement cette affaire en disant être la cible d’une «chasse aux sorcières» et qu’il était «dégoûté et écœuré» de l’attitude de ces catholiques.

Moins spectaculaire, mais tout aussi symptomatique, il y a la disparition d’une vidéo enregistrée pour le diocèse de Montréal et dans laquelle l’abbé Gravel parlait de sa foi. Dans le cadre de l’Année de la foi que soulignait l’Église catholique en 2012 et 2013, le diocèse avait demandé à quelques personnalités publiques, dont Sœur Angèle, Gilles Proulx et Raymond Gravel, d’évoquer leur relation à Dieu devant la caméra. La vidéo de l’abbé Gravel a été retirée de la chaîne YouTube du diocèse en catimini après une seule fin de semaine. Dans le diocèse de Montréal, le bruit de couloir voulait que le diocèse ait cédé devant un «lobby anglophone» catholique. Le diocèse a démenti cette version tout en refusant d’en dire plus, mais Raymond Gravel lui-même ne cachait pas sa frustration devant cette situation qu’il attribuait lui aussi à des pressions extérieures.

Proche des gens par ses actions et ses paroles, c’est au sein de sa propre Église que ce prêtre catholique indépendantiste aura finalement suscité les malaises les plus profonds, en permettant à tous d’être témoins des tensions entre le discours magistériel et la réalité du terrain, entre des factions catholiques souvent aux antipodes, entre une culture ecclésiale du secret et une parole publique libérée. Il a rappelé à son Église qu’il ne faut pas nécessairement être évêque ou théologien pour parler avec autorité.