Jean-Claude Turcotte, archevêque de transition

Jean-Claude Turcotte, archevêque de transition

Malgré son long épiscopat à Montréal, le cardinal Jean-Claude Turcotte aura été un archevêque de transition. Le terme prisé dans les milieux catholiques pour parler d’un règne habituellement court étonne lorsqu’on s’accole à l’une des personnalités religieuses qui a le plus marqué le Québec moderne.

Mais la transition ne se situe pas tant chez l’homme que dans la société. Et c’est en ce sens qu’il aura été à la fois témoin et acteur d’un moment de passage historique dans la société québécoise entre sa nomination à la tête de l’archidiocèse le plus imposant du Québec en 1990 et son départ à la retraite en 2012. Car entre 1990 et 2012, ce qui avait été anticipé par les sociologues et les théologiens s’est réalisé, suivant des tendances déjà bien établies : le Québec a complété sa sortie de la catholicité.

Une personnalité exceptionnelle
Jean-Claude Turcotte avait pratiquement un statut de vedette rock dans la décennie 1990. Ses initiatives en faveur des pauvres, ses engagements pour le développement de l’Église sur les scènes locale et internationale et ses sorties publiques franches dans une langue brute qui n’avait rien à voir avec le parler précieux de quelques-uns de ses confrères crevaient l’écran et gagnaient le cœur des fidèles. Créé cardinal en 1994, il fut pendant un moment le visage du Canada à Rome et au sein du Collège des cardinaux.

On parle du cardinal comme d’un communicateur hors pair. Il serait peut-être plus juste de parler d’un homme au charisme hors pair, dont l’acte communicationnel était davantage l’extension de sa personnalité que la performance d’un habile rhétoricien. Imposant, tant par sa grande taille que par ses convictions inébranlables, il apportait dans l’espace public québécois une parole de certitude sans agressivité, mais pleine d’aplomb.

C’est d’ailleurs lors de la visite du pape Jean-Paul II dans le diocèse de Montréal dans le cadre de sa tournée canadienne de 1984 que le talent d’organisateur de Jean-Claude Turcotte, alors évêque auxiliaire, éclate au grand jour. Pour plusieurs, c’est à partir de ce moment-là qu’il serait devenu un candidat de choix pour succéder à Paul Grégoire sur la cathèdre montréalaise. Il arrive en poste en 1990 précédé d’une réputation de prêtre proche des jeunes, soucieux de la place des laïcs et des femmes dans l’Église.

À Rome, il a été membre du Conseil pontifical pour les communications sociales et de la Congrégation pour les causes des saints. Ses participations à d’importants synodes (rencontres d’évêques) dans l’Église catholique lui assurent une visibilité internationale dans les années 90. Entre 1996 à 2006, il est membre de la Préfecture des affaires économiques du Saint-Siège et, depuis 2009, membre de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples. Lors du conclave de 2005, The Economist l’identifie comme un candidat potentiel à la succession de Jean-Paul II.

Une décennie difficile
Mais au Québec, le rapport à l’Église catholique change considérablement pendant son épiscopat. S’il se fait applaudir pour ses positions en faveur de la paix au moment du déclenchement de la guerre en Irak en 2003, il se fait vertement vilipender quelques mois plus tard, alors qu’on l’accuse d’avoir dressé un parallèle entre le mariage homosexuel et l’inceste, des propos qu’on lui reproche pendant des mois. Au même moment, à Québec, un jeune évêque vient d’être créé cardinal et est définitivement dans les bonnes grâces de Rome : Marc Ouellet.

Puis, le cardinal Turcotte se retrouve coincé dans divers conflits où l’on s’en prend à son inaction présumée : les orphelins de Duplessis, le conflit de travail au Cimetière Notre-Dame-des-Neiges, l’affaire d’un prêtre qui a agressé sexuellement une fillette…

Ses heures de gloire semblent être derrière lui. D’autant plus qu’à l’intérieur de son diocèse, des critiques se font entendre sur la « vieille garde » du cardinal Turcotte, dont on critique la gestion.

Pendant ce temps, l’Église du Québec voit le nombre de fidèles et de vocations péricliter. Le diocèse de Montréal n’est pas épargné. Mgr Turcotte n’a d’autre choix que d’entreprendre des restructurations et de délester le parc immobilier de quelques églises.

En 2008, il renonce à l’Ordre du Canada pour protester contre l’entrée du docteur pro-avortement Henry Morgentaler au sein de ce club prestigieux. Entouré des autres évêques du Québec rassemblés pour leur rencontre plénière à Sainte-Anne-de-Beaupré cet automne-là, il annonce qu’il remet sa médaille de l’Ordre. Là encore, on le traitera de réactionnaire pendant des mois.

La fin d’une époque
Le cardinal Turcotte le dit de plus en plus ouvertement : il est fatigué. Plus question d’entreprendre de grands chantiers : ce sera à son successeur d’y voir. Il confie qu’il a trouvé les dernières années difficiles dans ses relations avec les médias, une période qui coïncide avec les grandes vagues de scandales qui ont ponctué le pontificat de Benoît au cours des années 2009 et 2010, des scandales au sujet desquels on l’interpellait souvent.

L’annonce de la canonisation du frère André l’emballe en 2010. Au cours de cette année d’exception pour l’Église canadienne, il parle de ce religieux qui a marqué tant de Québécois et revient à ses premières amours : la spiritualité, la charité, particulièrement envers les pauvres, et l’importance de l’accueil.

Lorsque Rome accepte sa démission le 20 mars 2012 et nomme son successeur, la nouvelle n’est pas tant l’arrivée de Christian Lépine que le départ de Jean-Claude Turcotte. En conférence de presse, le cardinal, fatigué, trouve encore le moyen de faire rigoler les journalistes. Son charisme emplit la salle.

Entre 1990 et 2012, l’Église du Québec a bien changé, et avec elle celle de Montréal. Le diocèse le plus populeux de la province a été porté aux nues par le cardinal Turcotte dans ses belles années. Aujourd’hui, le diocèse n’est plus la locomotive qu’il a déjà été pour l’Église québécoise. Le décès du cardinal Turcotte vient ainsi clore symboliquement une longue phase de transition pour le catholicisme au Québec.